La « neutralité carbone » de la France en 2050, ça fait combien d’émissions en moins svp ?

Out la division par quatre de nos émissions de gaz à effet de serre d’ici la moitié du siècle par rapport à 1990 ! Le nouveau ministre de la Transition écologique et de la Solidarité, Nicolas Hulot, lui préfère la notion de « neutralité carbone » à l’horizon 2050, « plus ambitieuse ». Oui, mais avec quel (nécessaire) objectif chiffré SVP ? Environ 80 – 90% de réduction des émissions ?

Evolution des émissions de CO2 de la France issue de la consommation d’énergie fossile de 1980 à 2013. ©TheShiftProject

Le ministre de la Transition écologique et de la Solidarité, Nicolas Hulot, l’a confirmé lors de la présentation du nouveau Plan climat de la France: l’Hexagone voudrait changer le braquet de sa lutte contre le dérèglement climatique en visant la « neutralité carbone » à l’horizon 2050 (*) et non plus le « facteur 4 ». Question: de combien cela augmente-t-il l’effort ? Dit autrement, que veut véritablement dire la « neutralité carbone » en termes de réduction des émissions de gaz à effet de serre sonnantes et trébuchantes d’ici la moitié du siècle pour la France ?

« Facteur 2 » (ou 3) au niveau mondial: l’objectif général était déjà d’être neutre en CO2 à l’horizon 2050 !

Jusqu’alors, l’objectif que s’était fixé le pays à l’horizon 2050, était de diviser par quatre les émissions par habitant de 2050 par rapport à celle de 1990, soit une baisse de 75%. C’est ce que l’on a donc appelé le « facteur 4 », conçu en fait comme un minimum incontournable et non comme une fin en soi.

En effet, ce calcul ne tombait pas du ciel. Dans l’un de ses rapports des années 1990, le Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat (GIEC) précisait qu’il fallait à terme diviser par au moins deux à l’échelle mondiale la quantité de CO2 émise par rapport à 1990 si l’on voulait stopper son accumulation dans l’atmosphère et donc stabiliser la concentration de CO2. Cela impliquait que les émissions anthropiques seraient alors entièrement absorbées par les océans et les écosystèmes terrestres. Dit autrement, l’objectif général était déjà d’être neutre en CO2 au niveau mondial ! L’horizon 2050 pour réaliser cet objectif a été choisi car il était alors estimé que cela permettait de stabiliser les émissions à un niveau « qui empêche toute perturbation anthropique dangereuse du système climatique ».

En la répartissant équitablement par être humain, on arrivait à un objectif de budget carbone maximum de l’ordre de 1,6 – 1,7 tonne de CO2 par Terrien à la moitié du XXIème siècle. Les émissions par Français étant d’environ 7 tonnes en 1990, il fallait donc diviser cette quantité par quatre, c’est-à-dire de 75%, pour se placer sur la trajectoire de l’objectif mondial.

Depuis les années 1990, si les émissions françaises de CO2 se sont rapprochées de 5 tonnes par tête, les émissions mondiales ont elle progressé, également vers 5 tonnes de CO2 par habitant, selon la base de données européenne EDGAR (Emission database for global atmospheric research). Conséquence: c’est plus maintenant une division par au moins trois qu’il convient de viser au niveau mondial à l’horizon 2050 par rapport à 1990. Et encore, le réchauffement planétaire s’aggrave plus vite que ne le prévoient les scénarios…

Malgré tout, ce type de calcul possède toujours l’avantage d’être extrêmement clair et de pouvoir facilement comparer ses efforts avec les efforts des autres pays. C’est également en s’appuyant sur une telle approche d’émissions par habitant qu’il serait possible, tel que le propose l’économiste français Christian de Perthuis, de mettre en place un système international de bonus/malus carbone dans lequel les pays dont les habitants émettent plus qu’une moyenne mondiale prédéterminée -c’est-à-dire souvent les plus riches- paieraient pour ceux qui émettent moins -c’est-à-dire souvent les plus défavorisés. Pertinent pour une transition écologique et solidaire à l’échelle internationale, non ?

La « neutralité carbone », quésaco?

Si aujourd’hui le « facteur 4 » n’est pas « suffisant » comme le confirme Nicolas Hulot, pourquoi donc ne pas passer simplement à un facteur 5, 6, 7 ou même 10 sinon plus, ce qui aurait l’intérêt de conserver un objectif chiffré directement lié aux émissions par habitant ? Pourquoi donc viser une « neutralité carbone » sans précision chiffrée, comme si en plus tout le monde savait vraiment de quoi il retourne derrière le côté sympa et puissant de la formule ?

On peut donner deux grands sens à la notion de « neutralité carbone ». Les organismes qui font de la « compensation carbone » évoquent la « neutralité carbone » quand ils effectuent des actions qui sont censés compenser leurs émissions. Ainsi, parle-t-on de « neutralité carbone » quand par exemple une entreprise va émettre une tonne de CO2 en brûlant du charbon et payer pour planter des arbres qui à terme stockeront une tonne de CO2… Bien sûr, une entreprise peut émettre beaucoup beaucoup de CO2 et dire qu’elle est neutre en carbone parce qu’elle va planter plein plein d’arbres ! En ce sens, on peut arriver dans une situation où tout le monde se dit neutre en carbone sans que cela ne fasse vraiment baisser les émissions réelles de CO2…

Le terme de « neutralité carbone » apparaît également au niveau mondial dans les scénarios prévoyant les émissions à atteindre dans le siècle, par exemple pour espérer limiter le réchauffement planétaire à +2°C. Dans ce sens, la « neutralité carbone » sera le moment où les émissions de CO2 issues des activités de l’homme, notamment de l’exploitation des énergies fossiles, auront assez baissé pour être entièrement « digérées » par les océans et les écosystèmes terrestres. Autrement dit, la neutralité carbone marquera le moment où la concentration atmosphérique de CO2 atteindra un pic et pourra commencer à être stable, voire à baisser. Elle rejoint donc ce que visait à l’origine la notion de « Facteur 2 » dans le monde (de Facteur 4 en France).

Bilan 2015 de puits de carbone français sols – forêts: 36 millions de tonnes de CO2 stockées, à peine 10% des émissions nationales 1990 de gaz carbonique

Dans les scénarios optimistes de lutte contre le réchauffement planétaire, comme ceux du Programme des Nations-Unies pour l’Environnement (PNUE), cette neutralité carbone est envisagée vers 2055-2070. Et elle est surtout pertinente au niveau planétaire. On parle alors de « zéro émission nette » de CO2. Au niveau des états, cette notion pose en revanche quelques problèmes d’équité. Par exemple, si un pays possède une grande surface de forêts, alors il pourra décompter un plus grand nombre d’émissions de CO2 que celui qui n’en a pas… Et donc émettre plus de CO2 par habitant que son voisin !

Toutefois, si l’on traduit quand même cette notion au niveau de la France, on peut dire que la neutralité carbone va nécessiter que toutes les émissions dues aux activités du pays soient absorbées par les puits de CO2 de la France, notamment ses écosystèmes terrestres (sols, forêts)… Il est généralement considéré que la forêt française représente un puits de carbone de l’ordre de 65 millions de tonnes de CO2/an, soit environ 17 % des émissions de dioxyde de carbone de 1990. Quant au bilan français de l’utilisation et du changement d’affectation des terres ainsi que de la foresterie (LULUCF), il est considéré pour 2015, comme un puits de carbone de 36 millions de tonnes de CO2, selon Eurostat, soit un peu moins de 10% des émissions de gaz carbonique en 1990 (il dépassait cependant 51 millions de tonnes en 2006). Bien sûr, il apparaît par ailleurs bien plus difficile d’estimer la part qui reviendrait à la France concernant le puits de carbone lié à l’absorption de CO2 par les océans…

Peu ou prou, une telle « neutralité carbone » française équivaudrait donc à se retrouver dans une optique de réduction des émissions de l’ordre de 80 à 90 % en 2050 par rapport à 1990, soit un facteur 5 à 10… Mais avec l’espoir sans doute, pour certains, que si l’on accroît les puits de carbone liés aux forêts et aux sols -et pourquoi pas au captage et au stockage du CO2, aux technologies dites « à émissions négatives » et même à la géo-ingénierie en général- alors le niveau de la « neutralité carbone » pourrait augmenter…

Au-delà du génie humain, l’humanité atteindra la « neutralité carbone » si et seulement si la Terre le veut bien

Rien n’est moins sûr. En effet, même si la Terre capte et stocke toujours en ce moment une petite moitié des émissions dues à l’humanité, ce n’est pas parce qu’on divisera par deux ou même par trois les émissions mondiales à l’échelle de la planète que l’on atteindra forcément la neutralité carbone…

En effet, jusqu’alors, plus on a émis de CO2 dans l’atmosphère plus les puits de carbone, les écosystèmes, se sont montrés très élastiques et ont eu tendance eux-mêmes à en pomper davantage. Par exemple, la Terre absorbait une dizaine de milliards de tonnes de CO2 quand on en émettait une vingtaine, dans les années 1990. En 2015, on en a émis plus de 36, elle en a stocké environ 16, mais avec notamment en corollaire l’acidification des océans, la perte de sols…

Avec la montée en puissance du réchauffement global, comment réagiront les terres, les forêts, les océans dans 30 ans ? Ces puits de carbone ne risquent-ils pas au contraire s’épuiser et même arriver à saturation jusqu’à devenir eux-mêmes, au moins par moments, des sources d’émissions nettes de CO2 ? La réponse est oui et cela relativise grandement la pertinence de toute notion de « neutralité carbone », y compris à l’échelle mondiale. Moralité: au-delà du génie humain, l’humanité redeviendra « carbone neutre » si et seulement si la Terre le veut bien.

Quelle comptabilité carbone commune pour tous les pays ?

Enfin, précision utile, dans les scénarios prospectifs, le véritable objectif final pour limiter le réchauffement sous la barre de +2°C n’est pas la « neutralité carbone » mais la « neutralité climatique » qui compense les émissions de tous les gaz à effet de serre et qui tend vers le zéro émission brut, le zéro émission vrai en somme. Cette « neutralité climatique » est actuellement espérée pour 2080 – 2100. Pourquoi ne pas avancer la date de cet objectif en France ?

Différentes scénarios d’évolution des émissions de gaz à effet de serre formalisés par le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), avec la concentration atmosphérique en parties par million de volume (PPM). Les émissions réelles sont actuellement proches de la trajectoire rouge. Il faudrait leur faire épouser la trajectoire en bleu et arriver à zéro émission réelle avant la fin du siècle. Doc. IPCC

En attendant, pour mettre en place une vraie politique climatique internationale issue des (insuffisantes) promesses faites par chaque pays en vue de l’Accord 2015 de Paris sur le climat, il convient de parvenir à une comptabilité carbone commune à tous les pays. Pour cela, quoi de mieux, quoi de plus juste, quoi de plus solidaire que de baser les calculs sur les émissions par habitant, même si le facteur de division à atteindre doit être revu à la hausse ? En cela, l’approche par réduction des émissions par habitant par rapport à une année donnée, que ce soit par un facteur 4, 5 ou 10, est loin d’être dépassée… Alors, quel facteur pour la France ? Facteur 5 ? 6? 7? 8? 9 ? 10 ?

(*) A l’instar de différents autres pays, par exemple la Suède qui vise, elle, 2045.

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