Le carbone, ça bulle !

Siphonnera-t-on tout le pétrole, tout le charbon et tout le gaz que l’on pourra au mépris de la vie de nos propres enfants ? Les “investisseurs” vont-ils fuir les énergies fossiles ? Les géants du pétrole s’effondreront-t-ils à la corbeille ? L’économie, largement irriguée par les énergies fossiles, suivra-t-elle ?… En tout cas, comme on a largement trop de pétrole, de charbon et de gaz si l’on veut conserver des chances de contenir le réchauffement global à un stade qui ne soit pas catastrophique, les réserves d’énergie fossile coincent l’humanité entre une énorme bulle de CO2 et… une énorme bulle financière.

Concentration d’énergie fossile dans les échanges courants des principales places financières en milliards de tonnes de CO2. Doc. Carbon Tracker

Concentration des réserves d’énergie fossile sur les principales places financières, en milliards de tonnes de CO2. Doc. Carbon Tracker

Si l’on veut contenir le réchauffement global à +2°C -c’est-à-dire conserver des chances que ce phénomène ne soit pas cataclysmique pour l’humanité- alors il est impératif de laisser dans le sous-sol quelque chose comme 80 % des réserves disponibles d’énergie fossile (pétrole, charbon, gaz) déjà découvertes et que l’on sait extraire.

Cette donnée scientifique, cette information est de plus en plus partagée, dans de plus en plus de milieux. Parlant de carbone “imbrûlable”, le rapport 2013 de Carbon Tracker (Unburnable carbon report) évoquait déjà un budget de CO2 à ne pas dépasser (entre 565 et 886 milliards de tonnes de CO2 d’ici 2050). Face à cela, ce rapport estimait pour l’année 2012 à 674 milliards de dollars les dépenses des deux cents plus grandes compagnies mondiales pour trouver et développer de nouvelles réserves d’énergies fossiles alors que certaines ne pourront en fait pas être utilisées… Du “capital gaspillé » donc selon le titre même de l’étude qui estimait en plus que la technologie du captage et stockage du CO2 ne donnerait à l’humanité qu’un « bonus » de 125 milliards de tonnes d’émissions de CO2 supplémentaires à l’horizon 2050, si tout va bien.

On a déjà à ce jour quatre fois trop d’énergie fossile et si on poursuit les recherches, notamment celles qui concernent les hydrocarbures de schiste, le offshore profond et les sables bitumineux, la bulle ne fera que grossir

Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), qui est rappelons-le synonyme de large consensus scientifique, a quant à lui noté dans son dernier rapport que le budget “carbone” à ne pas dépasser dans le siècle avant d’aboutir à une société complétement décarbonée est de 1 000 milliards de tonnes de CO2 pour avoir 66% de chances de ne pas dépasser les + 2°C., et de 550 milliards de tonnes si l’on veut avoir une chance sur deux de ne pas dépasser + 1,5°C.

Dans le même temps, le GIEC précisait que les réserves (quantités découvertes et récupérables avec les techniques actuelles) d’énergie fossile équivalaient en 2011 l’émission de 3 670 à 7 100 milliards de tonnes de CO2 tandis que les ressources (quantités supposées) pourraient émettre de 31 300 à 50 050 milliards de tonnes. Ce qui donne une petite idée de l’ampleur de la bulle actuelle et à venir. En clair, on a déjà à ce jour quatre fois trop d’énergie fossile et si on poursuit les recherches, notamment celles qui concernent les hydrocarbures de schiste, le offshore profond et les sables bitumineux, la bulle ne fera que grossir !

Le Programme des Nations-Unies pour l’environnement (PNUE) a emboîté le pas du GIEC avant la dernière Conférence climat de Lima (COP20) pour indiquer dans un rapport que, sur la base de ce budget “carbone” qui nous est désormais alloué, il faut que le pic des émissions ait lieu dans les 10 ans qui viennent, que l’on parvienne à des émissions de gaz à effet de serre réduites d’au moins 50 % d’ici 2050, puis à la neutralité carbone entre 2055 et 2070, et à zéro émission de gaz à effet de serre entre 2080 et 2100.

Quand les investisseurs écrivent aux compagnies pour qu’elles évaluent les risques que le changement climatique fait courir à leur business

En Janvier, une étude scientifique parue dans le journal Nature a pour sa part choisi le budget “carbone” de 1 100 milliards de tonnes de CO2 à l’horizon 2050 -qui ne donne qu’une chance sur deux de ne pas dépasser les + 2°C- pour conclure que selon les quantités, les emplacements et la nature des réserves actuelles et des ressources de pétrole, de charbon et de gaz, il est nécessaire de laisser dans le sous-sol le tiers des réserves de pétrole, la moitié des réserves de gaz et 80% des réserves de charbon.

Soit. Mais quelle sera la réalité des actes au fil du temps ? Puisque les énergies fossiles représentent à ce jour 80 % de la production d’électricité et même 90 % de la production et de la consommation mondiale d’énergie primaire et qu’elles sont intimement liées à la “croissance économique”, va-t-on continuer, avec le plus parfait des cynismes, à creuser, à forer, à pomper sans tenir compte des données scientifiques confirmées et alors même que la réalité du changement climatique va de toute façon aller crescendo, tout comme la prise de conscience des hommes ?


Production d’énergie primaire dans le monde. Doc. interactif TSP

Dès la fin 2013, une coalition de 70 investisseurs pesant des milliards de dollars a écrit à 45 compagnies fossiles pour leur demander d’évaluer les risques que le changement climatique faisait courir à leur business. Ce courrier faisait suite à l’étude de Carbon Tracker. L’an passé, sous la pression de ses actionnaires, Exxon a réalisé une étude sur le risque carbone, même si ce fut pour dire qu’il est peu probable que les mesures que le monde prendra puissent contrarier la production d’ici 2040… Cette année, une coalition d’investisseurs a rédigé une résolution pour les assemblées générales de BP et Shell afin que ces compagnies précisent leurs stratégie de résilience à long terme face à ce risque… Dans tous ces cas, la question du carbone est analysé comme un risque réglementaire pour la rentabilité des entreprises, c’est-à-dire comme un risque pour la valorisation des portefeuilles d’actions et la viabilité des stratégies d’investissement.

Go Fossil Free: une Journée internationale du désinvestissement

De son côté, la banque d’Angleterre a indiqué début décembre examiner les risques que recèlent les énergies fossiles pour la stabilité financière. Le ministre britannique de l’Energie et du Changement climatique, Edward Davey, s’est inquiété du risque que les actifs du pétrole, du charbon et du gaz ne deviennent, notamment pour les fonds de pension, “les “subprimes” du futur”.

Par ailleurs, et dans un autre genre, le mouvement international de désinvestissement Go Fossil Free, même s’il reste encore inexistant en France, se développe avec l’ONG 350.org, 350 étant la concentration de CO2 en parties par millions (PPM) qu’il faudrait pour être bien en dessous d’un réchauffement de + 2°C (*). Précision: nous atteignons en 2015 la concentration de 400 ppm de CO2…

Dans ce cas là, ce n’est plus vraiment la rentabilité des entreprises qu’on regarde mais plutôt la vie ou la survie humaine. Ainsi, au Royaume-Uni, une fondation pour la médecine, Medact, a appellé l’an passé tout le secteur britannique de la santé à ne plus investir dans les énergies fossiles, pour des questions sanitaires.

Evaluant à 500 le nombre de campagnes de désinvestissement en cours et organisant une journée spéciale ces 13 – 14 février, les militants du mouvement Go Fossil Free estiment que “les lobbies de l’industrie fossile empêchent tout progrès politique” qui aboutirait à laisser des combustibles fossiles dans le sous-sol. “Le seul choix qu’il nous reste est d’affronter l’industrie fossile directement”, affirment-il.

Concrètement, il s’agit de “pousser les églises, les universités, les conseils municipaux, les établissements médicaux et les fonds de pension à rompre leurs liens financiers avec l’industrie des combustibles fossiles. En désinvestissant de ces entreprises, nos institutions peuvent faire preuve de leadership climatique réel. Ensemble, nous pouvons commencer à démanteler le pouvoir et l’influence dont cette industrie a bénéficié pendant de nombreuses années et pousser l’Europe vers l’action et les solutions climatiques”, ajoutent-ils.

Des solutions alternatives pour faire émerger des capacités de production d’énergie de substitution, et pour accompagner la mutation des industries dépendantes des hydrocarbures ?

En France, cette Journée du désinvestisement doit être l’occasion de “lancer la campagne de désinvestissement autour d’une première revendication : « mettre les fossiles à la retraite », en demandant au Fonds de Réserve des Retraites, qui dépend de la Caisse des Dépôts, de renoncer à ses investissements dans le secteur fossile (qui s’élèvent à plus de 800 millions d’euros en actions et obligations)”. Pour Nicolas Haeringer, chargé de campagne de 350.org, “préparer l’avenir en investissant dans une industrie destructrice du climat est une aberration politique. Il n’est donc pas normal que les retraites soient financées par des investissements nuisibles”.Payal Parekh, directrice générale de 350.org ajoute: ”Au lieu de financer le problème nous devons commencer à soutenir financièrement des solutions axées sur les sources d’énergies propres et renouvelables. C’est la seule façon de vaincre la crise climatique”.

Il y a également ceux qui, dès maintenant, cherche des solutions au risque carbone. C’est le cas du think tank spécialisé dans la transition énergétique, The Shift Project, qui a co-organisé ce même 13 février un débat “afin de comprendre les enjeux de cette potentielle « bulle carbone », et discuter des options possibles”. Entre autre problématique: “Si les investissements dans le secteur des hydrocarbures présentent un risque majeur, quelles sont les solutions alternatives, à la fois pour faire émerger des capacités de production d’énergie de substitution, et pour accompagner la mutation des industries dépendantes des hydrocarbures ?” Plus que de débattre d’efficacité énergétique, de stockage de CO2, d’énergie renouvelable et/ou de nucléaire, il s’agit en particulier de savoir comment le facteur temps pourrait maintenant nous permettre de décarboner les 9/10 de notre production d’énergie en quelques dizaines d’années, alors que les sources d’énergie fossile continueront à exister, et dans l’absolu à être énergétiquement efficace et  économiquement rentable en dessous d’un certain prix du carbone.

Pour les compagnies pétrolières, ces mouvements d’actionnaires, de citoyens et de chercheurs, interviennent désormais alors que la chute des cours de l’or noir commence à produire ses premiers effets. Un seul exemple: le géant français Total a annoncé ce 12 février un chiffre d’affaires en repli de 6 % (236,1 milliards de dollars contre 251,7 en 2013) et un résultat net ajusté en baisse de 10 % (12,8 milliards de dollars contre 14,3 l’année précédente), et même de 62% pour le résultat net part du groupe, si l’on tient compte des dépréciations d’actifs et des effets de stocks (4,2 milliards contre 11,2). “Prenant en compte l’environnement économique actuel, nous avons procédé en fin d’année à la dépréciation exceptionnelle de certains actifs essentiellement dans les sables bitumineux au Canada, le gaz non conventionnel notamment aux Etats – Unis et le raffinage européen, pour un montant d’environ 6,5 milliards de dollars après impôts”, a déclaré le directeur général Patrick Pouyanné au Conseil d’administration de Total.

Une bulle de carbone prise entre l’enclume du réchauffement et le marteau du pic pétrolier

En baisse de 7 % en 2014 (hors acquisitions), les investissements du groupe français vont encore être réduits en 2015. Mais pas (à ce jour) de licenciement, et pas de souci pour les actionnaires: le conseil d’administration de Total a décidé de proposer à l’assemblée générale des actionnaires du 29 mai 2015 la distribution d’un dividende de 2,44 euros par action au titre de 2014, en hausse de 2,5 % par rapport à 2013.

Avec le temps, quand d’un côté la baisse des cours et la baisse des investissements auront provoqué une baisse de la production de pétrole non conventionnel (offshore, sables bitumineux, hydrocarbures de schiste, qui coutent très cher à sortir du sous-sol) alors que, d’un autre côté, la production de pétrole conventionnel, ayant atteint son pic au milieu des années 2000 (et qui coûte bien moins cher à extraire), continuera à baisser, les prix de l’or noir devraient remonter… non ? Cependant, on produira fatalement moins de pétrole au total. Question: dans un monde contraint par la déplétion, pris entre l’enclume du réchauffement et le marteau du pic pétrolier, comment se comportera notre bulle de carbone ?

(*) Ce qui, en prenant en compte tous les gaz à effet de serre, revient à environ 430 ppm équivalent CO2.

5 réflexions au sujet de « Le carbone, ça bulle ! »

  1. … et certains états ou grandes sociétés pétrolières s’intéresseraient en plus à l’exploitation des hydrates de carbone ? A défaut d’avoir la volonté, les mécanismes ou l’impulsion nécessaires à notre décarbonisation graduelle, j’espère que la science ira de sa contribution au problème (fusion ?).

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