«Big Oil» contre «Peak Oil» : une histoire de géants aux pieds d’argile ?

La production des produits pétroliers liquides des six « supermajors », alias «Big Oil» (Exxon, Shell, Chevron, Total, BP, ConocoPhilipps), s’élève à 8 759 000 barils par jour en 2012 contre 9 137 000 en 2011, soit une baisse globale de 4,1%. En revanche, les investissements augmentent pour trouver de l’or noir. Mais chut ! Ne parlez pas du pic de production, alias « Peak Oil »…

1er Exxon 44,9 milliards, 2ème Shell 26,6 milliards, 3ème Chevron 26,2 milliards, 4ème Total 17,3 milliards, 5ème BP 11,6 milliards, 6ème ConocoPhilipps 8,4 milliards… Faites l’addition, cela fait 135 milliards, de dollars. C’est environ les gains générés en 2012 par les activités des 6 majors du pétrole, alias « Big Oil ». Si cela représente toujours un montant comparable au PIB d’un pays comme la Hongrie (le total du chiffre d’affaires de Big Oil, de l’ordre de 2000 milliards de dollars étant lui comparable au PIB de l’Italie, et assez proche de celui du Brésil, du Royaume-Uni ou de la France), ces gains sont en baisse. Ils représentaient en effet plus de 150 milliards de dollars en 2011.

Extrapolation de la production mondiale de pétrole (pétrole conventionnel et pétrole non conventionnel confondus) selon différents scénario. Document The Shift Project.

Y aurait-il donc des soucis au royaume de l’or noir, du genre « peak oil » ? A parcourir les rapports des différentes compagnies destinés aux actionnaires, dans lesquels ces chiffres sont bien plus discrets que l’augmentation des bénéfices par action, la question ne se pose même pas. Chez BP, on parle plus des effets de la pollution consécutive à l’explosion de la plateforme pétrolière Deepwater Horizon en 2010, dans le Golfe du Mexique, qui c’est vrai, plombent sévèrement les résultats de la firme basée à Londres… Chez Exxon, tout va « bien » : les bénéfices restent malgré tout toujours en hausse. Et chez Chevron, Conoco, Shell, on ne dit mot.

Productions en baisse : -8,25% pour BP, – 5,5% pour Exxon, -4,6% pour Chevron, -2,6% pour Conoco, -2% pour Shell…

Pourtant, la réalité semble bien pugnace. En effet, les productions du précieux liquide sont en baisse chez les 6 géants sans exception : -8,25% pour BP, – 5,5% pour Exxon, -4,6% pour Chevron, -2,6% pour Conoco, -2% pour Shell… Il n’y a guère que pour le Français Total que la baisse est proche de zéro. Certes, les rapports des pétroliers améliorent ces chiffres en prenant en compte des « désinvestissements », des « effets des quotas de l’OPEP » ou encore des « évolutions des périmètres d’activité ». On pourrait rajouter les guerres, les troubles…

Il n’empêche que les baisses sont bel et bien là, et depuis maintenant plusieurs années, comme si les « supermajors », dans le sillage d’une production globale de pétrole qui semble bien avoir atteint un seuil (et dont elle ne représente plus que 10%), avaient passé un « pic » vers 2005-2007… Au total, Big Oil a produit 8 759 000 barils par jour de liquides pétroliers en 2012 contre 9 137 000 en 2011. La baisse globale est de 4,1%.

Pétroliers et marins-pêcheurs, même combat !

En revanche, en ce qui concerne les efforts placés dans les investissements et dépenses de capital, notamment pour la recherche d’or noir,  la tendance semble bien être clairement inverse (ce qui est -hasard ?- une autre caractéristique d’un « pic ») : environ + 27% pour Shell, +17,5% pour Chevron, + 12,5% pour Conoco, +8% pour Exxon, + 7% pour Total (en euros)… Seul le Britannique BP fait exception avec une chute de plus de 20% de ses dépenses de capital et acquisitions. Cela fait notamment suite aux milliards de dollars de dommages que lui font payer les Américains pour la catastrophe du Golfe du Mexique.

Au final, si l’on prend en compte les fondamentaux de l’exploitation d’une ressource limitée en volume  comme c’est le cas du pétrole (on commence par exploiter le plus facile, mais avec le temps l’exploitation devient plus difficile et évidemment coûte de plus en plus en cher), nos « supermajors » ne sont-elles pas un peu dans la même situation que les marins-pêcheurs subventionnés qui investissent dans du matériel de plus en plus cher, pour aller toujours plus loin, plus profond et dans les coins de plus en plus difficiles, pour trouver un poisson qui, après avoir touché là encore un « pic » de production, se fait de plus en plus rare… ? Ne sont-ils pas des géants aux pieds d’argile en somme ? Du côté du développement durable, qu’il s’agisse de poissons ou de pétrole, les experts comme Jared Diamond ont baptisé cela la « tragédie des biens communs », tragédie qui, si l’on n’y prête pas garde, se termine généralement par un effondrement. Cela est déjà arrivé à d’autres… « géants », ceux de l’Ile de Pâques. Mais chut ! « Big Oil » ne craint pas « Peak Oil ». Du reste, le « pic », c’est bien connu, n’est pas d’actualité…

EXXON

Gains 2012 : 44,9 milliards de dollars contre 41,06 en 2011

Production de liquides : 2,185 000 barils par jour en 2012 contre 2 312 000 barils/j en 2011.

Gaz : 12 322 millions de pc/j contre 13 162 millions en 2011.(*)

Total : 4,2 millions de barils équivalent pétrole par jour contre 4,5 en 2011.

Capital et dépenses d’exploration : 39,8 milliards de dollars contre 36,8 en 2011

SHELL

Gains 2012 : 26,6 miliards de dollars contre 30,9 en 2011

Production de liquides : 1633 000 barils par jour contre 1 666 000 barils/j en 2011.

Gaz : 9 449 millions pc/j contre 8 986 en 2011.

Total : 3,3 millions de barils équivalent pétrole par jour contre 3,2 en 2011

Capital d’investissement net : 29,8 milliards de dollars contre 23,503 en 2011

CHEVRON

Gains 2012 : 26,2 milliards de dollars contre 26,9 en 2011.

Production de liquides en 2012 : 1 764 000 barils par jour contre 1 849 000 en 2011.

Gaz : 5 074 millions de pc/j contre 4 941 /D

Total : 2,6 millions de barils équivalent pétrole par jour contre 2,7 millions en 2011.

Capital et dépenses exploratoires : 34.2 milliards de dollars contre 29.1 milliards en 2011.

TOTAL

Gains 2012 : 10,8 milliards d’euros contre 12,3 en 2011 (en dollars 15 Mds contre 17,1 en 2011)

Production de liquides : 1 220 000 barils par jour en 2012 contre 1 226 000 en 2011.

Gaz : 5880 millions de pc/j contre 6098 en 2011

Total : 2,3 millions de barils équivalent pétrole par jour contre 2,35 millions en 2011.

Investissements nets : 21,9 milliards de dollars contre 22,2 en 2011 (en euros, 17,1 milliards d’euros contre 16 milliards en 2011)

BP

Gains 2012 : 11,6 millions de dollars contre 25,7 en 2011

Production de liquides : 1,179 000 barils par jour contre 1,285 000 barils/j en 2011.

Gaz : 6 609 millions de pc/j contre 6 807 en 2011

Total : 2,3 millions de barils équivalent pétrole par jour contre 2,5 en 2011

Dépenses de capital et acquisitions : 24,342 millions de dollars contre 31,518 en 2011

CONOCOPHILIPPS

Gains 2012 : 8,4 milliards d’euros contre 12,4 en 2011

Production de liquides : 778 milliards de barils par jour en 2012 contre 799 en 2011.

Gaz : 4 245 millions de pc/j en 2012 contre 4 516 en 2011.

Total : 1,58 million de barils équivalent pétrole par jour contre 1,62 million en 2011

Dépenses de programme : 14,9 milliards d’euros contre 13,3 en 2011.

(*)  PC : pied cube. 1 M3=35,3 pc. 1 baril équivalent pétrole = environ 6 000 pc de gaz.

5 réflexions au sujet de « «Big Oil» contre «Peak Oil» : une histoire de géants aux pieds d’argile ? »

  1. Bonjour,
    Je vous remercie pour article très intéressant !

    Cependant, un détail m’échappe.

    Vous parlez le la production des « Big oil » et l’estimez à 8 759 000 barils par jour en 2012, or sur le graphique de TSP (très bonne source du reste) l’échelle est plutôt vers les 80 Mb/d.
    Du coup je me demande où est passé le reste ?
    Ne serait-ce pas la production du Moyen Orient ?
    Du coup, il serait intéressant de jeter un œil sur l’évolution de la production de ce côté. => ici par exemple :

    Merci beaucoup,

    Alexandre

    • Bonjour Alexandre,
      Il s’agit seulement de pointer dans cet article les supermajors et leur attitude, pas de réaliser un état des lieux mondial sur le pic. Le reste dont vous parlez se trouve principalement chez les états souverains, dont les pays du Moyen-Orient, et il est vrai qu’une approche de ce côté là est également intéressante. Ce que peut montrer effectivement les graphiques du portail de The Shift Project, qui servent régulièrement ici d’illustrations, par exemple dans ce papier: La crise du pétrole, c’est (déjà) maintenant.
      Vr

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