La Chine, les Etats-Unis et le réchauffement global: un accord pour le meilleur ou pour le pire ?

Si les Etats-Unis et la Chine appliquent leurs “promesses” pour “lutter” contre les changements climatiques (réduction de 26-28% des émissions de CO2 en 2025 par rapport à 2005 pour l’un, pic des émissions de CO2 vers 2030 pour l’autre), alors ils devraient à eux seuls avoir émis en 2030, 30 à 35 % de la quantité moyenne de CO2 qu’il ne faut pas dépasser d’ici 2100 selon le GIEC, si l’on veut limiter le réchauffement global de la planète à + 2°C par rapport aux niveaux préindustriels. Si les autres pays du monde prennent exemple sur eux, dans 15 ans il sera sans doute trop tard… Petits calculs de coin de table.

Nos émissions cumulées depuis 1750 s'élèvent à environ 2 000 milliards de tonnes de CO2. Il ne faut pas en émettre plus de 1 000 supplémentaires si l'on veut limiter le réchauffement global à +2°C selon le GIEC. Doc. IPCC

Nos émissions cumulées entre 1750 et 2011 s’élèvent à environ 2 000 milliards de tonnes de CO2. Il ne faut pas en émettre plus de 1 000 supplémentaires entre 2012 et 2100 si l’on veut limiter le réchauffement global à +2°C, selon le GIEC. Les « promesses » américaines et chinoises ne tiennent visiblement pas compte de ces données scientifiques. Doc. IPCC

12 novembre 2014, “big news” à la Maison Blanche : la Chine et les Etats-Unis ont trouvé un accord “historique” à Pékin pour lutter contre les changements climatiques. Le premier promet d’avoir son pic d’émissions de CO2 vers 2030, éventuellement plus tôt. Le second annonce un objectif de réduction de 26 à 28 % de ses émissions entre 2005 et 2025.

Si l’on ne peut que se féliciter du fait que les plus grands émetteurs de gaz à effet de serre de la planète reconnaissent le danger du réchauffement global et soient d’accord pour faire “quelque chose”, et si chaque être humain responsable ne peut qu’espérer que cette annonce pousse de multiples pays à passer aux actes, il convient quand même de regarder en face l’ambition réelle des “diplomatiques” propositions américaines et chinoises.

Tout gaz à effet de serre “longue durée” confondu (CO2, CH4, N2O, CFC, HFC, HCFC…), les Etats-Unis émettaient en 2005 environ 7100 millions de tonnes équivalent CO2, selon la base de données européenne EDGAR (l’année 2005 ayant du reste constitué selon ces statistiques… un pic d’émissions pour les Etats-Unis). Réduire de 28 % les émissions US à l’horizon 2025 équivaut donc à ce que les Etats-Unis injectent cette année-là dans l’atmosphère environ 5100 millions de tonnes équivalent CO2. Par rapport aux données de 1990 (environ 6 100 millions de tonnes de CO2 émises par les Etats-Unis selon EDGAR), la baisse sera d’environ 16 – 17 %. Rappelons que l’Union européenne s’est fixé un objectif de réduction d’au moins 40 % entre… 1990 et 2030, ce qui s’avère déjà insuffisant pour atteindre l’objectif de +2°C sans obliger les générations futures, après 2030, à accroître fortement les efforts à faire.

Un pic des émissions de CO2 vers 2030, cela veut dire que les émissions vont continuer à augmenter jusque vers 2030

De son côté, la Chine émettait en 2005 environ 7850 millions de tonnes équivalent CO2. Elle est passée à environ 11 200 millions de tonnes en 2010, en augmentant chaque année ses émissions d’environ 500 millions de tonnes.

Si donc la Chine s’engage à ce que le pic de ses émissions de CO2 ait lieu en 2030 (la Maison Blanche parle du pic de CO2, pas du pic des gaz à effet de serre de la Chine), cela veut également dire qu’elle “s’engage” aussi à poursuivre l’augmentation de ses émissions jusque vers 2030 et que ça ne baissera… qu’ensuite.

La consommation d'énergie primaire de la Chine s'appuie sur une consommation croissante de charbon. Doc. The Shift Project.

La consommation d’énergie primaire en Chine s’appuie sur une utilisation du charbon qui a quasiment triplé depuis l’an 2000. Doc. The Shift Project.

La question est donc de savoir à quel niveau d’émissions la Chine connaîtra son pic de CO2… Selon la base EDGAR, la Chine émettait environ 8700 millions de tonnes de dioxyde de carbone en 2010 -soit plus de deux fois ses émissions de 2000 (3600 millions de tonnes)- et environ 9800 millions de tonnes en 2012, tout cela avec une consommation d’énergie primaire provenant à 95% d’énergies fossiles (69% pour le charbon, 20% pour le pétrole, 6% pour le gaz).

Calculer combien de CO2 auront émis d’ici 2030 la Chine et les Etats-Unis s’ils appliquent leurs promesses, c’est possible

Certes, la Chine veut également porter la part des énergies non fossiles à 20% dans son mix énergétique. Mais si ses émissions de CO2 doivent en parallèle augmenter en moyenne de plusieurs centaines de millions de tonnes chaque année jusqu’à 2030, on risque bien atteindre rapidement des sommets vertigineux. Petits calculs: avec une augmentation moyenne de 200 millions de tonnes par an, on arrive à 13,4 milliards de tonnes d’émissions chinoises en 2030. Avec 300, on grimpe à 15,2 milliards (c’est à dire autant que les émissions cumulées de la Chine et des Etats-Unis en 2012), avec 400 on touche 17 milliards et avec 500 (ce qui se rapproche le plus de la tendance observée depuis le début du 21e siècle), on tutoie des émissions de CO2 de 19 milliards de tonnes en 2030, c’est-à-dire environ 3 fois les émissions de la Chine de 2005. Cela représente grosso modo les émissions cumulées de la Chine, des Etats-Unis et de l’Europe des 27 en 2012…

Admettons maintenant que la Chine et les Etats-Unis tiennent leurs nouvelles “promesses”. En 2025, les Etats-Unis émettront environ 4300 millions de tonnes de CO2 et devraient avoir émis depuis 2012 environ 65 milliards de tonnes de CO2. S’ils poursuivent sur le même rythme jusqu’en 2030, ils cumuleraient pour la période 2012 – 2030 au moins 85 milliards de tonnes de CO2. Si de son côté la Chine poursuit l’augmentation de ses émissions au rythme moyen de 500 millions de tonnes de par an, elle devrait avoir émis entre 2012 et 2030, 270 milliards de tonnes de CO2. Si elle se limite à une augmentation moyenne de 200 millions de tonnes par an, l’accumulation devrait être de 220 milliards de tonnes.

Si les autres pays du monde prenaient exemple sur les Etats-Unis et la Chine, nous n’aurions en 2030 plus le temps d’agir pour ne pas dépasser un réchauffement de +2°C

Au total, Chine et Etats-Unis émettraient donc avec leur “accord historique”, entre 300 et 350 milliards de tonnes de CO2 (GT CO2) de 2012 à 2030. Or, le Groupement d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) indique dans le premier volume de son 5e rapport qu’il ne faut pas émettre en moyenne plus de 1000 milliards de tonnes de CO2 entre 2012 et 2100 si l’on veut rester dans la limite d’un réchauffement global de +2°C depuis l’époque préindustrielle. Moralité: en 2030, la Chine et les Etats-Unis (44% des émissions 2012 à eux deux) auraient donc consommé à eux seuls, en moins de 20 ans, 30 à 35% de ce “quota” moyen. Si les autres pays émetteurs (56% des émissions 2012) font globalement le même “effort” qu’américains et chinois regroupés, alors une simple règle de trois indique qu’ils auront émis en 2030, 38 à 44% du “quota” du GIEC.

Résultat: dès 2030, nous aurions émis 68 à 79 % de la quantité de CO2 à ne pas dépasser entre 2012 et 2100 si l’on veut respecter la limite des +2°C. Il nous resterait alors une moyenne de 200 à 300 GT CO2 pour arriver à une société zéro carbone alors que les émissions mondiales auront continué à… progresser, atteignant de plus de 40 à plus de 50 GT CO2 par an (environ 35 en 2012)! Autrement dit, nous n’aurions alors plus le temps d’agir pour ne pas dépasser les +2°C. Adieu tout espoir pour les générations futures! Bonjour la planète de plus en plus invivable!

Aux Français, aux Européens d’expliquer maintenant aux Chinois, dans le cadre des négociations devant déboucher sur la conférence climat de Paris fin 2015, qu’il vaudrait beaucoup mieux, y compris pour eux mêmes et leurs enfants, que leur pic de CO2 ait lieu bien avant 2030 (au plus tard très rapidement après 2020 si l’on se base sur les projections scientifiques globales, le plus tôt étant le mieux), et aux Etats-Unis que leur objectif actuel doit être multiplié par deux pour simplement se hisser au niveau de l’effort promis par l’Union européenne…

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