Economie, croissance… L’effondrement promis expliqué à tous

Poursuivant la pensée de l’économiste Ernst Friedrich Schumacher, l’expert américain John Michael Greer distingue trois types d’économies: l’économie primaire qui rassemble les biens et services produits par la nature, l’économie secondaire qui fait appel au travail humain, et l’économie tertiaire, celle de la finance. Avec cette approche accessible à tous, il démontre la myopie de la plupart des économistes et décideurs dominants, et la mort qu’ils promettent aux sociétés industrialisées.

Les arbres peuvent-ils pousser jusqu'au ciel ? Doc. vr

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Quand on pense connaître une réalité mais que l’on n’a pas pris en compte tout le cadre de cette réalité, on a les plus sérieuses chances de se tromper, même si c’est de bonne foi. C’est vrai pour le juge qui veut comprendre une affaire, pour le policier qui mène une enquête, pour le journaliste qui relate un fait, pour l’historien qui explique le passé ou encore pour l’économiste, l’homme politique ou le décideur qui veut résoudre une crise, le chômage…

Comme cela fait plus d’une trentaine d’années que les taux de croissance par tête ont tendance à régresser en Europe, que l’endettement croît, que le chômage et le travail précaire se sont installés et massifiés, sans que ni les décisions politiques, ni les mesures économiques, ni les calculs hautement complexes, n’aient vraiment pu inverser la situation, force serait de reconnaître qu’il est peut-être grand temps et souhaitable de regarder de près les cadres dans lesquels la science économique dominante évolue. Ce serait d’autant plus intéressant que des voix d’experts s’élèvent désormais, même si les porte-voix font défaut, pour évoquer les liens intimes entre l’énergie (notamment le pétrole, donc les émissions de CO2) et la croissance, et plus généralement pour souligner la dépendance de notre économie aux ressources naturelles.

“La production annuelle de l’environnement naturel de chaque pays est le fonds qui lui fournit au départ les nécessités et les commodités de la vie”

Ca tombe bien: un économiste contemporain de Keynes, Ernst Friedrich Schumacher, a conçu il y a déjà plusieurs dizaines d’années un cadre à la fois simple, efficace, et qui permet une compréhension globale du système économique, par tous. La pertinence d’Ernst Schumacher c’est de distinguer de manière très nette les biens primaires et les biens secondaires (1). Les biens primaires regroupent tout ce qui est nécessaire à la vie et à l’activité humaine mais qui est “fabriqué” par la nature: eau, atmosphère, soleil, vent, bois, pétrole, minerais, etc. Parmi ces biens, l’économiste insiste sur l’importance de l’énergie par rapport aux autres ressources naturelles puisque c’est elle qui donne accès à tout le reste.

Selon Ernst Friedrich Schumacher, les biens primaires sont la condition sine qua non des biens secondaires qui concernent pour leur part les biens et services produits par le travail humain (parce qu’ils ne peuvent pas être produit par la nature) et qui sont échangés par les hommes. Cet économiste comble donc d’emblée une lacune de la science économique dominante qui s’occupe uniquement des biens secondaires, faisant faussement croire que les biens primaires ne sont pas un problème, ou qu’ils sont infinis.

Ainsi, en posant comme hypothèse de base, en introduction de son ouvrage « La Richesse des nations », que “le travail annuel d’une nation est le fonds primitif qui fournit à sa consommation annuelle toutes les choses nécessaires et commodes à la vie”, Adam Smith, le père des sciences économiques modernes, se serait bel et bien trompé, mais sans jamais être remis en cause par ses ouailles. Aurait du être écrit: “La production annuelle de l’environnement naturel d’une nation est le fonds primitif qui lui fournit toutes les choses nécessaires et commodes à la vie”.

« Les cycles naturels qui produisent ce dont ont besoin les êtres humains constituent l’économie primaire alors que la production humaine est l’économie secondaire »

De fait, une telle approche implique, et donc confirme que c’est bien la quantité d’énergie par tête qui va déterminer l’activité économique, et par conséquent la croissance (par tête). Pas la peine donc de compter sur une croissance de la “croissance économique” dans un monde où les réserves énergétiques vont de plus en plus se contracter, même si d’autres formes de développement peuvent bien sûr encore se poursuivre: développement social, culturel, intellectuel…

Ernst Friedrich Schumacher a planté les bases de sa pensée dans son ouvrage « Small is beautiful » dont la version française est parue en 1978 (2), sans aucune réédition depuis. Malheureusement, comme Donella et Dennis Meadows, cet économiste est tombé dans l’oubli avec la vague néolibérale des années 1980. Appel aux éditeurs donc: une réédition serait d’autant plus pertinente que Schumacher, ayant aidé à la reconstruction économique de l’Allemagne de l’Ouest, également conseiller économique auprès de l’Inde, de la Birmanie ainsi que de la Zambie, est en plus à l’origine du concept de “technologie intermédiaire”, une approche du développement basée sur l’adéquation entre technologie et ressources disponibles, et qui fait écho à la notion de « low tech », capitale dans une perspective post-carbone.

Reprenant Schumacher, l’expert américain John Michael Greer parle d’économie primaire et d’économie secondaire. “Les cycles naturels qui produisent ce dont ont besoin les êtres humains constituent l’économie primaire alors que la production humaine est l’économie secondaire. Le fait de reconnaître que la nature est une économie et non simplement une source de matières premières et un dépotoir pour les “externalités”, aide à comprendre pourquoi le remplacement d’une ressource naturelle épuisée entraîne des coûts de substitution: il faut alors embaucher et payer des humains pour remplacer une partie du travail effectué sans frais par la nature auparavant”, souligne-t-il dans son ouvrage La Fin de l’abondance (3).

Avec l’irruption des limites géologiques dans la production des énergies fossiles, le coût d’extraction, mesuré en énergie, travail et matériaux, ne dépend pas des forces du marché. Il augmente sans arrêt, au détriment de chaque activité productive de l’économie.

Mieux encore, “il est possible de faire le même genre de distinction entre, d’une part, les économies primaire et secondaire et, d’autre part, une troisième catégorie de biens qui ne sont produits ni par la nature, ni par la main d’œuvre humaine: les biens tertiaires ou plus précisément les biens financiers”, qui représentent “la plus grosse catégorie de biens en termes monétaires dans le monde contemporain”.

Le problème, c’est que ces trois économies produisent des richesses de types différents qui ne sont pas interchangeables, explique John Michael Greer: “l’économie primaire est essentielle à la survie, l’économie secondaire est la source de toute richesse véritable en sus de ce qui est produit par la nature et l’économie tertiaire est simplement une façon de mesurer la richesse et de gérer sa distribution”. Surtout, à la différence des deux premières économies qui sont limitées par des boucles de rétroaction négatives (capacités naturelles d’un côté, intrants naturels, capital et main d’œuvre de l’autre), l’économie tertiaire, qui n’arrête de croître qu’avec la demande, possède des boucles de rétroaction positives, d’où la multiplication des bulles spéculatives. En bourse, “la richesse sur papier surgit de nulle part pendant la hausse et y retourne pendant la baisse”, image John Michael Greer pour qui “la mère de toutes les bulles spéculatives” est la bulle de l’industrialisation.

“Sous la surface iridescente de la bulle de l’industrialisation se cache la dure réalité de la dépendance de l’économie tertiaire envers la capacité productive de l’économie secondaire, qui à son tour dépend des ressources de l’économie primaire”, affirme-t-il, poursuivant: “L’irruption des limites géologiques dans la production des énergies fossiles est un boulet pour l’économie secondaire car le coût d’extraction, mesuré en énergie, travail et matériaux plutôt qu’en argent, ne dépend pas des forces du marché. En gros, ce coût augmente sans arrêt puisque les réserves facilement accessibles s’épuisent et doivent être remplacés par d’autres, plus difficiles et donc plus coûteuses à extraire”. Et cette augmentation du coût de l’énergie mesuré en travail, en matériaux et en énergie, se fait “au détriment de chaque activité productive de l’économie”. En revanche, le processus par lequel l’argent produit par lui-même plus d’argent ne consomme presque pas d’énergie: les investisseurs financiers subissent donc moins l’impact d’une hausse du coût de l’énergie.

“L’arc ascendant de la volatilité économique depuis une dizaine d’années marque le moment où l’économie primaire ne peut plus soutenir le niveau de vie auquel s’attendent la plupart des gens dans les pays industrialisés”

Moralité: “Au moment même où l’économie requiert urgemment un réinvestissement massif dans sa capacité productive afin de la préparer au virage vers un monde très différent caractérisé par la contraction énergétique, l’argent des investisseurs à la recherche de rendements élevés délaisse l’économie secondaire en faveur de papiers financiers.” Et quand une bulle éclate, la solution est de créer de la dette, d’inonder les marchés avec du crédit facile pour faire repartir la machine. “Ces temps-ci, l’ensemble du monde industrialisé se noie dans des dettes excessives. Quand celles-ci causeront une autre bulle et un autre éclatement, ce qui est inévitable, la solution sera sans doute d’emprunter à nouveau pour créer de la richesse dans l’économie tertiaire”, pronostique John Michael Greer.

Pendant ce temps, l’économie primaire de la Nature, la “base de tout l’édifice”, est “ignorée par la plupart des économistes contemporains et essentiellement absente de la politique économique des pays industrialisés. Le préjugé qui imprègne presque toute la pensée moderne veut que les contributions économiques de l’économie primaire seront toujours là, pourvu que les économies secondaires et tertiaires fonctionnent correctement”. Or, pour John Michael Greer, “l’arc ascendant de la volatilité économique depuis une dizaine d’années marque le moment où l’économie primaire ne peut plus soutenir le niveau de vie auquel s’attendent la plupart des gens dans les pays industrialisés” (…) “Les signes que nous avons dépassé les capacités de l’économie primaire sont partout. Le pic mondial de la production de pétrole conventionnel en 2005 n’est qu’un exemple”, dit-il. Terre arable, stocks de poissons, capacité d’absorption de la pollution par les rivières et les milieux humides, capacité d’absorption de CO2 par les océans et les écosystèmes terrestres, respirabilité de l’air, gisements de minéraux… “Songez à n’importe quel bien ou service fourni par la nature (…): chacun d’eux a été utilisé, surutilisé et malmené par les sociétés industrielles sans considérer le coût de leur remplacement par autre chose”, dans les cas (optimistes) où cela serait possible.

Aujourd’hui, ce qui frappe l’économie secondaire, ce sont “les coûts ignorés du dépassement des limites écologiques”

Pour l’expert, il est maintenant trop tard pour “une transition harmonieuse vers un avenir viable”. On devra passer par un effondrement. Selon lui, c’est à la suite des années 70, des chocs pétroliers et de leurs crises consécutives qu’il aurait fallu agir pour qu’il en soit autrement. En effet, les difficultés “avaient provoqué une baisse marquée de la consommation d’énergie dans les pays industrialisés. Elles avaient en même temps stimulé l’exploration pétrolière et entraîné le développement d’importants champs pétroliers en mer du Nord et sur le versant nord de l’Alaska”, écrit John Michael Greer. “Une politique énergétique sage aurait consisté à traiter ces découvertes comme des réserves vitales à n’utiliser qu’en cas de besoin, pendant que les nations industrialisées entreprendraient leur transition vers une économie alimentée par des ressources renouvelables et maximisant leur efficacité énergétique, exactement ce que préconisait Schumacher et plusieurs autres”, poursuit-il.

On sait que la réalité a été tout autre: “On a pompé à toute vitesse le pétrole de la mer du Nord et de l’Alaska. Le marché a été submergé de pétrole bon marché et les prix ont chuté”. Puis, on a commencé à accélérer vers le mur (ou le précipice, c’est selon) et on n’a pas depuis relâché la pédale… Les émissions de CO2 ont continué d’exploser malgré les bonnes paroles onusiennes.

Les effondrements des Mayas et de Rome en exemples

Aujourd’hui, ce qui frappe l’économie secondaire, ce sont pour John Michael Greer “les coûts ignorés du dépassement des limites écologiques”, dans l’économie primaire, tandis que les outils utilisés pour faire face à ces difficultés sont “des bricolages dans l’économie tertiaire” qui du coup “diverge de plus en plus de l’économie secondaire”, ajoutant une deuxième couche de difficultés économiques”.

“Il est remarquable que ce type de crise à deux niveaux ne soit pas rare. La plupart des civilisations passées qui ont outrepassé les limites des systèmes écologiques dont ils dépendaient, et qui se sont effondrés pour cette raison, s’étaient engagées dans une impasse similaire”, note l’expert. La construction de pyramides chez les Mayas des plaines a détourné la main d’œuvre de leur problème vital de terre arable. C’est également la perte de sol arable qui a mis en échec l’agriculture romaine. Et à la suite de la chute de l’Empire, “le prêt d’argent avec intérêt, pratique courante dans le monde romain disparut durant des siècles”, poursuit-il. L’économie tertiaire complexe de Rome a alors été remplacée par un système radicalement simplifié (le système féodal) où la monnaie a au départ perdu son rôle pour être remplacée par l’économie secondaire concrète: terre, travail… Une question est maintenant de savoir si une telle transition consécutive à un effondrement économique peut être réalisée sans tourbillons de violence. John Michael Greer le croît.

1- Ne pas confondre avec ce que la science économique appelle les secteurs primaire (agriculture), secondaire (industrie) et tertiaire (services).

2- Small is beautiful. Une société à la mesure de l’homme. Paru aux Editions du Seuil. Collections Points Sciences. 1978. Version poche 1979.

3- La Fin de l’abondance. L’économie dans un monde post-pétrole. Version française parue aux éditions Ecosociété, 2013. Disponible auprès de l’association Sortir du Pétrole.

12 réflexions au sujet de « Economie, croissance… L’effondrement promis expliqué à tous »

  1. Ping : Economie, croissance… L’effondrement promis expliqué à tous | Enjeux énergies et environnement

  2. Très bon article…

    Toute la difficulté pour réussir à « adoucir » l’effondrement, c’est de convaincre une majorité de gens (dont les politiques) que les améliorations technologiques ne compenseront pas la hausse des coûts et la pénurie de pétrole / gaz…

    Et quand je discute de ces problématiques avec mes amis, je vois que ce n’est pas gagné.

    • Bonjour, quand je parle de l’avenir sombre de l’humanité avec mon entourage je suis considéré comme un triste sans optimisme, combien de fois ai je entendu, mais on trouvera du pétrole, la pénurie c’est fait exprès, etc. La différence avec l’effondrement des empires romains, mayas et autres c’est que cette fois on aura tout vidé en plus de la surpopulation et du réchauffement climatique. Faut que j’aille voir le dernier mad max…..

      • Très bon film le nouveau Mad Max. Celui-ci à juste titre s’appuie sur la pénurie d’eau en plus de la pénurie de pétrole.

        Par contre il ne faut pas trop penser à la quantité de pétrole gaspillée sur le tournage…

  3. Ping : La conception défisciente du modèle économique explique le risque d’effondrement « IRASD / SSARI

  4. Les bulles qui éclatent, ce sont des milliards qui s’envolent, qui étaient autant de promesses que l’on tenait pour inviolables. On est des dizaines de centaines de millions à y croire au moins via les fonds de retraites. Quelles sera l’ampleur de la panique (et de la colère) quand on sera tous pris de vertiges devant le gouffre qui apparaitra devant nous ? Toute la difficulté sera en effet de gérer l’effondrement… dans un monde à >8 milliards et formidablement complexe.
    Certains le vivent déjà, mais on peut encore les mettre au banc des flux globalisés.

  5. Etant devenu malthusien dans l’âme, je suis globalement d’accord avec ces discours mais laissons définitivement le pétrole de côté. C’est une « denrée » du passé. L’avenir est dans une meilleure exploitation de l’hydrogène qui nous entoure en proportion phénoménale…!
    Donc, soyons simplement vigilants, attentifs et surtout optimistes et bons visionnaires !!…

    • Jusque là, l’utilisation de l’hydrogène ne fait que déplacer le problème… il faut toujours de l’énergie pour produire l’hydrogène, pour mettre à jour tout le système de distribution, mettre à jour tous les moteurs…

      C’est justement le piège à éviter que de croire qu’une solution miracle arrivera juste à temps pour solutionner tous nos problèmes.

      Rien n’est plus pratique que le pétrole.

  6. Le nombre d’ escargots dans une couche du jardin de mes parents s’auto limitent devant les quelques salades en ressource. De plus en plus d’âmes naissent pour assister à l’effondrement du monde des valeurs de notre ancienne conscience commune. What’s wonderful world !!

  7. Ping : Donald Trump et la question climatique | Dr Pétrole & Mr Carbone

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