Qui peut sauver la France… et l’Humanité ?

Petit exercice illustrant le décalage ou plutôt le gouffre existant entre le mode de pensée actuel des hommes et femmes politiques, et le principal paramètre de l’avenir durant ce siècle d’une Humanité nombreuse – à savoir le défi croisé que constituent le bouleversement climatique et la déplétion qui va suivre le pic pétrolier.


Scénarios d’évolution de la production pétrolière. Beaucoup sont très… « optimistes ». Doc. The Shift Project

L’hebdomadaire Le Point a posé, dans son numéro 2189 du jeudi 28 août 2014, une grande question: “Qui peut sauver la France ?”… Entendez qui peut la sauver du déclin avec un… “traitement pourtant connu”: “perfusion d’antimalthusianisme”, “injection de sérum libéral”… Et avec également un fil rouge que l’on retrouve dans toutes les expertises (sans exception), qu’elles prônent “le sérieux budgétaire au bon rythme” (Emmanuel Macron, maintenant ministre de l’Economie) ou bien “une autre politique” (Jean-Paul Fitoussi, estimant “totalement fondé” le diagnostic d’Arnaud Montebourg, ancien ministre de l’Economie). Ce fil rouge, c’est bien sûr la croissance, le rétablissement de la croissance, qui ensuite va automatiquement créer des emplois, selon tous les raisonnements.

le point 2189Alors, qui est l’heureux élu ? Alain Juppé semble-t-il, le maire de Bordeaux distançant de 10 points Manuel Valls et Nicolas Sarkozy dans le sondage de l’hebdomadaire.

Avouer qu’un problème va devenir de plus en plus sévère en plus du bouleversement climatique : celui de la déplétion pétrolière

Soyons encore plus ambitieux. Posons la question suivante: qui peut sauver la France, et même l’Humanité entière sachant que nous faisons face dès maintenant et que nous allons affronter de plus en plus violemment une double contrainte physique (c’est-à-dire une double contrainte qui n’est pas négociable) avec les indissociables réchauffement climatique d’un côté et pic pétrolier de l’autre ? Impossible cette fois de répondre en citant les nominés du magazine Le Point ou même leurs outsiders car aucun ne pose encore à ce jour de manière audible cette problématique énergie-climat comme principal paramètre de l’avenir au 21e siècle d’une Humanité nombreuse. Procédons donc à un portrait-robot.

Anomalies de température par rapport à la période 1961-1990. Doc. GIEC 2013.

Anomalies de température par rapport à la période 1961-1990 (moyennes décennales). Doc. GIEC 2013.

N’ayant pas pu échapper aux travaux les plus sérieux (par exemples ceux de Colin J. Campbell ou Jean H. Laherrère en ce qui concerne le pétrole, ceux de Claude Lorius, Jean Jouzel (1) et bien sûr du GIEC -Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat- en ce qui concerne le réchauffement global), et ayant pris toute la mesure de leurs conclusions, cet homme ou cette femme commencerait par avouer solennellement à tous les citoyens de son pays qu’un problème va devenir de plus en plus sévère en plus du bouleversement climatique : celui de la déplétion qui va suivre le pic pétrolier mondial -peak oil en anglais.

L’ensemble de notre développement productiviste est adossé à ce concentré d’énergie qu’est l’or noir

Au-delà des débats sur la date à laquelle nous allons passer ce pic (vers 2015 ou d’ici quelques années, c’est-à-dire dès maintenant en fait), il ou elle préciserait que nous vivons en effet actuellement l’époque historique où la production de pétrole atteint son maximum pour ensuite décroître inéluctablement. Ce n’est pas une théorie qui le dit mais les mathématiques. Le pic du pétrole conventionnel (pétrole brut classique, le plus facile à extraire) a été dépassé dans les années 2006-2008, selon les chiffres de l’Agence internationale de l’énergie, et nous sommes depuis sur une sorte de plateau concernant la totalité du pétrole conventionnel et du pétrole non conventionnel (sables bitumineux, huiles de schiste, offshore profond…).

Sur ce graphique de l'Agence internationale de l'énergie, le pic de pétrole brut est visible. Doc. IEA - WEO 2010

Sur ce graphique publié par l’Agence internationale de l’énergie en 2010, le pic de pétrole brut est visible. La stabilité du brut n’est le fait que des champs restant à découvrir, en bleu ciel. Doc. IEA – WEO 2010

Cet homme ou cette femme politique honnête ne cacherait pas non plus que le “peak oil” ne serait finalement que symbolique si l’ensemble de notre développement productiviste (l’agriculture intensive, la voiture, l’avion, l’urbanisation, la multiplication des produits de consommation, le “raccourcissement” des distances, la mondialisation…) n’était pas depuis plus d’un siècle complétement adossé à ce concentré d’énergie qu’est l’or noir, ayant même formaté nos cerveaux un peu comme ceux des victimes de dépendances, d’addictions (2).

La fin du pétrole pas cher est indissociable de la montée en puissance des effets du réchauffement global

En plus, nous avons déjà beaucoup attendu pour nous défaire de ce liquide. “Même si nos sociétés industrielles entament une conversion à des sources d’énergies alternatives, elles auront chaque année à leur disposition moins d’énergie nette pour maintenir le niveau actuel de production et de consommation. Nous entrons dans une nouvelle ère, aussi différente de l’ère industrielle que cette dernière fut différente de l’époque médiévale”, a prévenu depuis plusieurs années le spécialiste Richard Heinberg dans un livre préfacé par Colin J. Campbell (3). Une ère en particulier bien différente de ce qu’est la mondialisation -qui ne peut évidemment exister que grâce à un pétrole pas cher. Mais sera-ce une catastrophe ?

N’hésitant pas à dire que cette transition entre deux mondes impose une planification, sans doute des nationalisations, et en tout cas une mobilisation aussi intense que lors d’une guerre -“le défi est de construire une nouvelle économie, et de le faire à la vitesse d’une mobilisation de guerre”, dit Lester R. Brown (4)- cet homme ou cette femme expliquerait également que la fin du pétrole pas cher (Son prix plombe déjà la balance commerciale et ainsi la dette de pays importateurs comme la France) ne pourra de surcroît pas être séparée de la montée en puissance des effets du réchauffement global, autrement dit de la multiplication des conséquences environnementales dues à l’utilisation déjà effective de pétrole, de gaz et de charbon.

Ainsi, il sera par exemple impossible de remplacer en même quantité les carburants issus du pétrole par des carburants de synthèse issus du charbon sans aggravation supplémentaire brutale des conséquences climatiques. Inévitable, la sortie du pétrole est donc de surcroît encore plus que souhaitable. C’est si vrai que respecter les préconisations du GIEC revient même à avoir la force de ne pas consommer toutes les réserves prouvées d’énergie fossile déjà disponibles !

Tous les arguments pour expliquer les liens intimes entre l’énergie et notre crise actuelle

Mieux encore: en relisant Dennis Meadows (5), notre nominé(e) confirmerait le leurre, le mythe que constitue une croissance économique infinie dans un monde fini. Après une rencontre avec des experts comme Jean-Marc Jancovici et Alain Grandjean, il ou elle aurait également tous les arguments pour expliquer les liens intimes entre le flux d’énergie qui alimente l’économie et la croissance du PIB, qui en pourcentage se rétracte avec le temps depuis le premier choc pétrolier il y a plus de 40 ans, et donc les liens entre l’énergie et notre crise actuelle. Il ou elle verrait en revanche dans la décarbonation des activités humaines un espoir de meilleur état général de notre environnement et également une source de redéveloppement du travail humain, donc d’emplois. Pour basculer vers un tel modèle, il ou elle n’hésiterait pas à proposer une réforme fiscale historique articulée autour d’une taxe carbone augmentant progressivement les prélèvements sur l’utilisation des énergies fossiles tout en détaxant le travail.

“Au niveau des Etats – faut-il le répéter- la mère de toutes les mesures est de basculer la fiscalité du travail vers les ressources en général, et l’énergie en particulier, puisque cette dernière commande la force de transformation des ressources par les hommes”, clament depuis plusieurs années également Alain Grandjean et Jean-Marc Jancovici (6). “Finalement, le choix est simple, ajoutent-ils: où bien nous sommes contre les impôts par principe, et il faut accepter la jungle sans puissance publique; ou bien nous ne sommes pas contre les impôts, et il faut choisir les bons et au bon niveau. Les bons, aujourd’hui, concernent l’énergie et non le travail”, quel que soit le niveau souhaitable de prélèvements.

Une vision on ne peut plus désirable au regard de ce qui nous attend avec notre modèle actuel

Notre nominé(e) favoriserait également de manière volontaire la création d’emplois dans la construction bois, dans la rénovation énergétique des bâtiments existants, dans l’artisanat, dans la fabrication de produits utiles, durables et réparables, dans les activités de réparation, dans le recyclage local, dans une agriculture paysanne redéfinie au moins en partie selon les principes de la permaculture, dans une sylviculture respectueuse des équilibres forestiers et de son avenir, dans les circuits commerciaux courts, dans les énergies locales sobres en carbone, dans le développement du lien social de proximité et entre les générations, dans le management des systèmes et les échanges de savoir et d’expérience… Il ou elle ferait plus généralement de la relocalisation des activités humaines, y compris pour les banques, son fil rouge, recevant alors le soutien des collectivités et des citoyens pour un objectif commun: la pérennité de notre environnement, de notre milieu de vie aujourd’hui clairement menacé. Et il ou elle pourrait même parler de croissance, oui de croissance du potentiel de bien-être, avec peut-être en plus la possibilité de la faire modéliser et de la chiffrer pour qu’elle serve de guide. Une telle vision est, pour l’intérêt général, on ne peut plus désirable au regard de ce qui nous attend avec notre modèle actuel (7): contraction de l’offre d’énergie, concurrence exacerbée pour les ressources naturelles, effondrement économique…

Au niveau des « élites », “il n’y a plus nulle part aucune force de rappel intellectuelle susceptible de monter un contre-discours”

Une grande question est donc de savoir pourquoi pas un homme ou une femme politique n’aborde sérieusement ces réalités -au détriment de leurs propres enfants et petits-enfants- alors que tous ont évidemment accès à l’intégralité des informations qui y sont relatives. En plus de l’ignorance et du manifeste désintérêt de beaucoup concernant la problématique énergie-climat, ainsi que du fait qu’ils soient tous issus d’un 20e siècle productiviste, une partie de la réponse se trouve peut-être dans l’intérêt particulier du système oligarchique international qu’a construit -comme l’expliquent très bien le Français Emmanuel Todd ou encore l’Américain James K. Galbraith (8)- la mondialisation de la finance, avec au pouvoir ce que l’on appelle la « pensée unique ». « Ses opposants sont souvent d’accord pour refuser cette fatalité, mais rarement en phase sur le « plan B ». D’où  la force de cette doxa, qui a en outre pris le pouvoir dans le monde académique », écrit Alain Grandjean dans un texte titré « Crises politique, sociale et économique: il est nécessaire de refonder la macroéconomie« .

“Voilà le drame de l’époque : c’est qu’au niveau de ces gens qu’on continue à appeler – on se demande pourquoi tant leur bilan historique est accablant– des « élites », il n’y a plus nulle part aucune force de rappel intellectuelle susceptible de monter un contre-discours. Et le désastre est complet quand les médias eux-mêmes ont été, et depuis si longtemps, emportés par le glissement de terrain néolibéral ; le plus extravagant tenant à la reconduction des éditorialistes, chroniqueurs, experts à demi vendus et toute cette clique qui se présente comme les précepteurs éclairés d’un peuple nativement obtus et « éclairable » par vocation”, mitraille même l’économiste “atterré” Frédéric Lordon en évoquant la crise économique actuelle dans un article intitulé: “Nous assistons à l’écroulement d’un monde, des forces immenses sont sur le point d’être déchaînées” (9).

L’avenir resterait dès lors plus que jamais entre les mains des citoyens, du moins ceux qui pourront eux-mêmes et dans leurs communautés, changer leur propre vie, leur façon de faire, leur habitat, leur alimentation, leur métier, leurs achats, leurs habitudes, leurs désirs… et ainsi créer dans leur environnement direct et pour tous, des systèmes de vie résilients aux chocs à venir.

(1) Entre autres livres: Jean Jouzel, Claude Lorius, Dominique Raynaud. Planète blanche. Les glaces, le climat et l’environnement. Odile Jacob 2008.

(2) Rob Hopkins. Manuel de Transition de la dépendance au pétrole à la résilience locale. Ecosociété. 2011.

(3) Richard Heinberg. Pétrole, la fête est finie! Avenir des sociétés industrielle après le pic pétrolier. Demi-Lune. 2008.

(4) Lester R. Brown. Le plan B pour un pacte écologique mondial. Calmann-Lévy. 2007.

(5) Dennis Meadows, Donella Meadows, Jorgen Randers. Les limites à la croissance (dans un monde fini). Rue de l’Echiquier. 2012.

(6) Jean-Marc Jancovici et Alain Grandjean. Energie/climat, c’est maintenant ! 3 ans pour sauver le monde. Seuil. 2009.

(7) Jared Diamond. Effondrement. Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie. Gallimard. 2006.

(8) James K. Galbraith, L’Etat prédateur. Seuil. 2009.

(9) Frédéric Lordon, La revue des livres, entretien. décembre 2011 

8 réflexions sur « Qui peut sauver la France… et l’Humanité ? »

  1. Merci pour l’article. Juste un commentaire:

    > Une grande question est donc de savoir pourquoi pas un homme ou une femme politique n’aborde sérieusement ces réalités alors que tous ont évidemment accès à l’intégralité des informations qui y sont relatives. Une partie de la réponse se trouve peut-être dans l’intérêt particulier du système oligarchique international qu’a construit […] la mondialisation de la finance. […] Et le désastre est complet quand les médias eux-mêmes ont été, et depuis si longtemps, emportés par le glissement de terrain néolibéral »

    C’est vrai, mais il ne faut pas non plus oublier un « détail » : seule une minorité des dirigeants politiques ont une formation scientifique, et c’est la même chose pour les journalistes. En conséquence, ils n’imaginent pas que l’énergie soit une contrainte, et quand ils en entendent parler, ils sont convaincus que nous avons encore devant nous des décennies de pétrole abondant et pas cher, ce qui laisse largement le temps aux chimistes de nous inventer un pétrole synthétique équivalent au pétrole conventionnel en terme de coût de production et de densité énergétique.

    Faites le test autour de vous : combien de gens sont vraiment conscient de ce qu’est le pic pétrolier et ce que ça veut dire pour les quelques décennies qui viennent? La plupart pensent que c’est comme le réservoir de leur bagnole : jusqu’à la panne sèche, le moteur tourne sans problème… donc pourquoi s’angoisser?

    • Bonjour Vincent,
      Merci pour cette remarque. Il est très vrai que, comme beaucoup de gens, les hommes politiques montrent une certaine ignorance et font preuve de désintérêt et de paresse intellectuelle concernant la problématique énergie – climat. Le fait qu’ils soient issus du système productiviste, du 20e siècle en fait, est également important je pense. Mais le manque de conscience initial et la facilité du statu quo peuvent-ils être suffisants pour expliquer l’absence même de la double contrainte énergie-climat dans le débat politique ? Quand ils arrivent à un certain niveau, a fortiori dans les sphères du pouvoir, les hommes politiques ont forcément accès aux bonnes informations (http://dr-petrole-mr-carbone.com/la-crise-du-petrole-cest-maintenant/ ou encore http://dr-petrole-mr-carbone.com/pic-petrolier-fin-croissance/ ). Mais ils ne choisissent pas jusqu’alors les conseils qui en découlent et qui de fait montrent la croissance sous un autre angle et remettent tout un système en cause, y compris eux-mêmes. Ils choisissent d’autres conseils qui privilégient la conservation de ce système (croyance en la croissance infinie du PIB, croyance en l’énergie ou en la technologie miracle qui viendra toujours remplacer ce que l’on n’a plus, vision de court terme…). Or, la responsabilité du politique c’est d’avoir la bonne vision de l’avenir pour faire les bons choix, non ?
      Bien à vous
      Vincent

      • Je suis assez d’accord avec Vincent : une large majorité de mes connaissances, pourtant bien éduquées, n’a simplement pas d’intérêt pour la déplétion du pétrole, le cout réel de l’énergie, ou même le climat. L’intérêt va des affaires du quotidien, aux enfants, aux informations mainstream (Syrie & co) et encore, sans chercher à aller au delà de la vision de France 2.
        Et comme on n’a que les dirigeants que l’on mérite, nos politiques sont conscients que parler déplétion du pétrole, c’est se tirer une balle dans le pied pour les prochaines élections.
        J’ai de surcroit l’impression que la génération précédente entend que la fin du pétrole est pour dans 30 ans depuis 50 ans et n’écoute plus grand chose sur le sujet. Parler sécurité rapporte plus de voix.

        Donc lobbies puissants, oligarchie financière, aveuglement idéologique ? J’ai bien peur que la situation ait plus de rapport avec la grenouille qui a besoin d’un choc de température pour ne pas finir au court-bouillon.

  2. Merci pour cette réflection.
    Je trouve que cet article manque cruellement de ce qui fait défaut à nos « élites » déformées, à savoir la mise en réseau de réflexion avec les autres organes de réflexion sur les mêmes termes.
    Pour ma part, j’ai créé une page Facebook sur l’Economie sur laquelle j’espère faire paraître cet article. Mais je vais devoir faire cette connexion à la main, c’est une perte notable de temps alors que d’autres articles attendent d’être lus.
    J’apprécie particulièrement la présence du graphique à variables intégrée manipulable par un infant de six ans. J’adore ce qui est interactif.
    ps: ne cherchez plus, c’est moi qui vais sauver la France. Mais il y aura un coût sur notre mode de vie… Il ne s’agit pas de sauver la France d’hier, mais bien celle de demain.

  3. Ping : Loi de transition énergétique : est-ce vraiment suffisant ?

  4. Ping : En marge de la COP 21 : l’utopie d’un monde sans pétrole à l’horizon 2050

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