Pic pétrolier: ça se précise

Un nouveau rapport de l’Agence internationale de l’énergie tire la sonnette d’alarme: ces dernières années les découvertes de pétrole et de gaz conventionnels ont été trois fois moins importantes qu’il y a seulement dix ans ! Alors que, de l’aveu même de l’AIE, les hydrocarbures de schiste ne peuvent pas combler de tels volumes, le monde réinvestit encore dans les combustibles fossiles… Et au diable la fièvre planétaire destructrice et la transition carbone ! En attendant le sevrage.

Découvertes globales de pétrole et de gaz conventionnels depuis le début du siècle. Doc. AIE

Et si très prochainement notre soif permanente de pétrole n’était plus totalement comblée ? Et si la Terre commençait maintenant à fermer ostensiblement le robinet ? L’hypothèse est de plus en plus probable. Paru en mai, le dernier rapport World Energy Investment 2019 de l’Agence internationale de l’énergie (AIE) fait écho à l’avertissement que cette organisation a déjà émis fin 2018 au sujet d’une baisse probable, dès les années 2020, c’est-à-dire demain, de la production d’or noir, véritable sang de notre société basée sur des déplacements faciles et permanents. Cette fois, l’AIE souligne que les investissements traditionnels dans l’énergie ne sont plus suffisants « pour maintenir les habitudes de consommation actuelles », selon Fatih Birol, son directeur exécutif.

Investissements bas-carbone stagnants, investissements pour les énergies fossiles en hausse

L’AIE confirme ainsi que les projets approuvés de pétrole et également de gaz conventionnels, ne sont pas assez consistants pour satisfaire une demande toujours croissante. Elle souligne également qu’il y a peu de signes de réaffectation substantielle de capital vers l’efficacité énergétique et les énergies bas-carbone, pour espérer que ce type d’investissements soit à la hauteur de l’Accord de Paris sur le climat, ayant pour objectif, rappelons-le de limiter le réchauffement global bien en dessous de +2°C, en visant 1,5°C (ce qui n’est en fait déjà plus possible). Autrement dit, après avoir allumé la bombe d’une fièvre planétaire destructrice, on fonce droit vers un monde de pénurie. Sans même le préparer. Collapse.

D’après l’AIE, les investissements globaux dans l’énergie ont été stabilisés en 2018 à plus de 1800 milliards de dollars, et les investissements dans la production d’électricité devancent depuis trois ans maintenant les investissements dans l’approvisionnement en pétrole et en gaz, du fait principalement de l’effondrement de ces derniers, amplifié en 2015 (-25%) et en 2016 (-26%) par la chute du prix du brut. Surprise: les investissements 2018 restent stables pour l’efficacité énergétique (240 milliards) et accusent même une légère baisse pour la production d’électricité (775 milliards), y compris celle qui est produite à partir d’énergies renouvelables (un peu plus de 300 milliards de dollars). Au total, les investissements dans les énergies bas carbone (dans lesquelles l’AIE placent les énergies renouvelables, l’efficacité énergétique, les batteries, les réseaux électriques mais aussi les agrocarburants, l’énergie nucléaire ou encore la capture et le stockage du carbone), stagnent à environ 620 milliards de dollars en 2018, soit 35% du total. Quid donc de la grande transition énergétique annoncée ?

Evolution depuis 2010 des investissements amonts mondiaux pour l’approvisionnement en pétrole et en gaz. Doc AIE

En revanche, les investissements sont en hausse pour l’approvisionnement en… énergies fossiles: plus de 700 milliards de dollars en 2018 dont près de 500 milliards dans les investissements amonts, c’est-à-dire l’argent injecté dans le secteur avant même de produire. Même les investissements dans l’approvisionnement en charbon augmentent en 2018 (pour la première fois depuis 2012), de +2%, atteignant 80 milliards de dollars, avec une progression dans beaucoup des principales régions productrices: Chine, Inde, Australie… Et si les investissements dans les centrales à charbon (moins de 60 milliards de dollars) sont eux à leur plus bas niveau depuis le début de ce siècle tandis que les fermetures atteignent un niveau record, cela n’empêche pas le parc global de ces centrales thermiques de continuer à progresser, du fait de leur développement dans les pays en développement d’Asie, indique l’AIE.

Les hydrocarbures de schiste ne pourront plus longtemps combler la chute des hydrocarbures conventionnels

Ce n’est pas tout: après un net déclin depuis les années 2000-2010 et suite à une forte réduction des coûts du secteur, les investissements dans l’exploration en pétrole et gaz conventionnels (dont la part dans les investissements amonts était en 2018 de l’ordre de 10%, deux fois moins qu’en 2010) devraient bondir de 18% en 2019, à environ 60 milliards de dollars, promet l’AIE. Comme s’il y avait urgence donc… C’est que la découverte de pétrole brut conventionnel, le meilleur, le moins cher, a en fait chuté à 5,2 milliards de barils équivalent pétrole (bep) en moyenne par an sur la période 2014-2018, soit le tiers seulement de la précédente décennie. Trois fois moins ! Et l’AIE fait le même constat pour le gaz conventionnel: 5 milliards de bep contre 15,1.

Fin 2018, l’Agence internationale de l’énergie estimait que, ces trois dernières années, les projets approuvés de pétrole conventionnel, ne représentaient « que la moitié du volume nécessaire pour équilibrer le marché jusqu’en 2025 » et qu’il faudrait que l’offre en pétrole de schiste fasse plus que tripler d’ici là pour qu’elle comble le volume manquant… Si, à force de centaines de milliers de forages, ce pétrole de schiste a jusqu’alors comblé la baisse du pétrole conventionnel qui a atteint son pic il y a plus de 10 ans, il ne peut donc plus continuer à le faire bien longtemps selon l’IEA qui ne prévoit qu’un doublement de son offre d’ici 5-6 ans, ce qui est déjà beaucoup. Et ce resserrement de l’offre semble maintenant d’autant plus envisageable que les investissements dans les hydrocarbures de schiste s’annoncent bien contrastées: hausse en moyenne en 2019 des investissements chez les majors mais baisse, de l’ordre de 6% selon l’AIE, chez les « purs opérateurs » américains, qui ne gagnent pas d’argent…

Bien plus coûteux en énergie, matériel et technologies que les hydrocarbures conventionnels, les hydrocarbures de schiste atteignent aujourd’hui le quart des investissements amont du secteur (contre 4% pour les années 2000-2009), quasiment autant que le offshore, où une accélération des projets approuvés est également envisagée par l’AIE en 2019, du Golfe du Mexique à la Mer du Nord, en passant par le Brésil, la Guyane, l’Angola, le Mozambique…

A l’instar de toxicomanes, si on ne trouve pas toutes les « doses » désirées par notre société -ce qui est en fait déjà prévisible donc- le sevrage pourra alors commencer, version peak oil, déplétion… Et cela reste cohérent avec les dates du pic pétrolier données par les experts du secteur. Mauvaise nouvelle: pour tous les drogués, notamment les pays riches, le manque ne s’annonce pas drôle du tout. Bonne nouvelle: les émissions de CO2 pourraient alors commencer à baisser… Et si, enfin, on se préparait ?

6 réflexions sur « Pic pétrolier: ça se précise »

  1. Merci.

    Il ne reste plus qu’à enfin prendre en compte le propos de Rob Hopkins.. et appliquer à grande échelle.

    Avec 40 ans de retard, malheureusement.

    C’est fou comme l’on persévère dans cette lancée mortifère du capitalocène.

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  3. Avant qu’il ne soit définitivement constaté et accepté que le biberon est bien vide, c’est une ruée des drogués vers les pôles qui se prépare, avec ses conséquences sur l’environnement.

  4. Comme dans le film Apollo 13, il arrive un moment où il faut arrêter tout ce qui pompe de l’énergie sauf le strict nécessaire. En vrac, fini l’avion, les grosses voitures (même électriques), les croisières, les courses automobiles, les feux d’artifice, fini le tourisme sauf à pied, cheval, vélo, ou bateau à voile, fini le ciment ou l’acier gaspillés, les smartphones, et comme on va manquer d’électricité, fini la clim, le chauffage excessif dans les bureaux ou les habitations, les gadgets électriques, Internet ralenti avec que du texte… En agriculture limiter au maximum le travail profond des sols, garder tous les désherbants qui évitent de brûler du gas oil en travaillant trop la terre.
    Vive la sobriété, les constructions en bois, la rénovation du bâti existant, le goût retrouvé des choses simples, les amis, la famille, le travail en commun…
    Ce sera moins luxueux, mais peut-être plus rigolo.

    • Je suis bien d’accord avec les propos de Alain Duphil mais il serait utopique de penser la très grande majorité des humains vivant sur Terre serait aussi d’accord avec cette vision du futur. Car les plus riches voudront continuer à émettre des gaz à effet de serre.

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