5e rapport du GIEC, acte III: le scénario de la dernière chance

Pour le GIEC, nous sommes peu ou prou déjà au sommet de ce que nous pouvons émettre en CO2, méthane, protoxyde d’azote et autres halocarbures avant les gros problèmes… Nécessaire objectif: diminuer nos émissions de gaz à effet de serre à 450 ppm équivalent CO2 à l’horizon 2100. Les moyens: abaisser la part des sources fossiles d’énergie en développant les énergies bas carbone (énergies renouvelables, nucléaire, captage et stockage du CO2…), enclencher des changements d’ampleur mondiale, notamment dans les secteurs des transports, du bâtiment, de l’industrie…

Les différents scénarios du GIEC. Seul l'option RCP 2.6 conserve une chance de limiter le réchauffement climatique à +2°C par rapport au début de l'ère industrielle. DOC. GIEC.

Les différents scénarios du GIEC. Seule l’option RCP 2.6 conserve une chance de limiter le réchauffement climatique à +2°C par rapport au début de l’ère industrielle. DOC. GIEC.

Si les dirigeants politiques saluent l’adoption en ce mois d’avril à Berlin de la 3e partie du rapport du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat), par exemple nos ministres français Ségolène Royal et Laurent Fabius, ce texte marque cependant l’échec des politiques menées jusqu’alors pour réduire les émissions de gaz à effet de serre à travers la planète. Que nous dit donc, en termes compréhensibles par tout le monde, le « résumé destinés aux décideurs » de cet exposé scientifique consacré aux politiques d’atténuation du changement climatique ?

D’abord, le GIEC fait un constat: les émissions de gaz à effet de serre directement dues à l’homme ont progressé plus rapidement entre 2000 et 2010 (à l’exception de 2007-2008, crise économique mondiale oblige) qu’au cours de chacune des trois décennies précédentes. Elles augmentent actuellement au rythme annuel d’un milliard de tonnes équivalent CO2 pour un total de 49,2 milliards de tonnes équivalent CO2 en 2010, soit 2,2% de croissance par an.

CO2, méthane, protoxyde d’azote, halocarbures… 49,2 milliards de tonnes d’équivalent CO2 émis en 2010

Précisons que quand le GIEC parle des gaz à effet de serre, il s’agit du CO2 (76% des émissions de 2010) mais aussi du méthane (CH4, 16 %), du protoxyde d’azote (N2O, 6,2%) et des halocarbures (gaz à effet de serre de pure fabrication humaine, 2%).  Le GIEC traduit ensuite tout cela en  »équivalent CO2 ». Le total de 49,2 milliards de tonnes équivalent CO2 de 2010 équivaut lui-même à 13,4 milliards de tonnes équivalent carbone (carbone pur), sachant par comparaison que la Terre peut actuellement en « digérer » actuellement environ 5 milliards de tonnes par an avec ses écosystèmes terrestres et océaniques (quantité qui s’accroît à ce jour en parallèle de l’augmentation des émissions de CO2).

Bien sûr, ce dégazage massif accroît la concentration de gaz à effet de serre dans l’atmosphère que l’on mesure en « ppm » (parties par million). Actuellement, la concentration mondiale de CO2 est entrain de franchir la barre de 400 ppm, selon les relevés de l’observatoire de Maune Loa, à Hawaï. Mais cela ne tient pas compte des autres gaz à effet de serre. Quand on prend également en considération CH4, N2O et halocarbures, on arrive pour 2012 à 476 ppm équivalent CO2, selon l’index annuel des gaz à effet de serre de NOAA (National oceanic and atmospheric administration), l’agence américaine d’étude de l’atmosphère.

Indispensable coopération internationale

Depuis plus de 20 ans sous l’égide de l’ONU, les « décideurs » se sont pourtant selon eux-mêmes réunis pour lutter contre cette concentration croissante de gaz à effet de serre: conférence de Rio 1992, protocole de Kyoto, Rio + 20, etc, l’objectif étant sur le long terme une réduction graduelle des émissions. Mettant en avant la progression du charbon depuis les années 2000, qui a boosté les émissions de gaz à effet de serre, le GIEC atteste l’échec des mesures prises jusqu’alors.

Cependant, les scientifiques affirment bien qu’il est encore temps de limiter à terme la hausse de la température à 2°C depuis le début de l’ère industrielle. Rajendra Pachauri, Président du GIEC, émet deux conditions préalables, visiblement non négociables: que les intérêts particuliers ne soient pas plus défendus que l’intérêt collectif, ce qui doit se traduire par une « coopération internationale » sans précédent; et « que le TGV de l’atténuation parte rapidement », avec à bord « toutes les sociétés du monde ».

Réduire de 40 à 70% les émissions de gaz à effet de serre d’ici 2050, puis de 100% à l’horizon 2100

Quel est donc l’ambition de ce « TGV des réductions de nos émissions de gaz à effet de serre » ? Limiter à l’horizon 2100 la concentration de gaz à effet de serre à 450 ppm équivalent CO2, seule concentration pouvant permettre d’avoir une chance (non garantie) de limiter à 2°C la hausse de la température. Pour être encore plus clair, cela revient à se rapprocher d’une concentration 350 ppm en CO2 (sans les autres gaz à effet de serre).

La lutte doit se décomposer en deux temps principaux: réduire de 40 à 70% les émissions de gaz à effet de serre d’ici 2050 (pour des concentrations respectivement de 500 à 450 ppm), puis les éliminer presque totalement d’ici 2100. Ce qui suppose (cela n’échappera à personne vu nos plus de 476 ppm actuels) un dépassement « temporaire » de la concentration « ciblée », puis une réduction.

Une révolution d’ampleur planétaire pour les fournisseurs d’énergie, les transports, le bâtiment,  l’industrie, l’agriculture, les forêts…

Dit autrement, il faut dans un premier temps diminuer les émissions humaines jusqu’à un stade compatible avec le fonctionnement de la planète (actuellement environ 5 milliards de tonnes de carbone « digérables » tous les ans, soit plus de 18 milliards de tonnes de CO2) puis compter sur les puits de carbone que constituent les écosystèmes océaniques et terrestres, ainsi que sur la technologie éventuellement, pour pomper progressivement du dioxyde de carbone et ramener la concentration à 450 ppm en 2100. Il ne faudra pas pour autant dépasser 55 milliards de tonnes d’émissions d’équivalent CO2 en 2030, avertit le GIEC, soit seulement six milliards de plus qu’en 2010.

Conséquence: « Les décideurs doivent prendre leurs responsabilités pour notre avenir commun. Ils doivent prendre des décisions », estime Youba Sokona, co-président du groupe III du GIEC.  Il va falloir « naviguer en mer peu profonde le long de côtes escarpées », donc avec des risques de naufrage. Sans un effort supplémentaire de réduction des émissions, la température aura augmenté de 3,7°C à 4,8°C en 2100 par rapport au début de l’ère industrielle, peut-être même jusqu’à 7,8°C si l’on prend en compte l’extrémité haute de la fourchette, prédit le GIEC. N’ayons pas peur des mots: dans ce cas, notre monde tendra vers l’invivable. Rappelons que 4-5°C, c’est ce qui nous sépare de la dernière glaciation, durant laquelle l’Europe du Nord avait des centaines de mètres de glace sur la tête.

Et quelle méthode pour un tel objectif ? Une véritable révolution d’ampleur planétaire dans les secteurs des fournisseurs d’énergie, des transports, du bâtiment, de l’industrie ainsi que de l’agriculture et des forêts. Voici quelques options émises.

Fournisseurs d’énergie

– « Décarbonation » de la fabrication d’électricité avec les renouvelables mais aussi avec le nucléaire, le gaz naturel (pour remplacer le charbon jusqu’à 2050, mais pas après) et même les bioénergies et les technologies fossiles avec captage et stockage du CO2. Selon le GIEC, il faut que la part des sources d’énergie « bas carbone » soit multipliée par 3 ou 4 d’ici 2050, si l’on veut réduire les émissions de ce secteur de 90% au moins d’ici 2100. Bien sûr, le GIEC évoque les barrières d’un tel développement: gestion des déchets nucléaires, opposition d’opinions publiques…

Evolution de la part des énergies bas carbone (énergies renouvelables, nucléaire, captage et stockage du CO2) selon les scénarios envisagés par le GIEC. Seul le scénario 430-480 ppm permet de conserver une chance de rester dans la limite d'un réchauffement global de + 2°C. DOC. GIEC.

Evolution de la part des énergies bas carbone (énergies renouvelables, nucléaire, captage et stockage du CO2) selon les scénarios envisagés par le GIEC. Seul le scénario 430-480 ppm permet de conserver une chance de rester dans la limite d’un réchauffement global de + 2°C. DOC. GIEC.

– Changements d’ampleur dans les comportements, les modes de vie et la culture.

Transports

– Découplage des émissions de gaz à effet de serre et de la croissance économique.

– Nouvelles infrastructures et investissements de re-développement urbain.

– Système de train à grande vitesse pour réduire les transports aériens de courte distance.

– Carburants issus du gaz (jusqu’à 2050) et de l’électricité ou de hydrogène « bas carbone ».

– Développement des transports publics dans les économies fortement urbanisées.

Bâtiment

– Codes de construction bas carbone.

– Changements d’ampleur des comportements, des modes de vie et de la culture.

– Développement et mutualisation de politiques énergétiques.

Industrie

– Adoption de technologies bas carbone et de politiques d’efficacité énergétique.

– Recyclage et réutilisation du matériel.

– Réduction de la demande de produits et de services.

– Réduction des émissions d’halocarbures.

– Approche systémique et activités collaboratives entre secteurs d’activité et sociétés.

– Réduction et gestion des déchets (réutilisation, recyclage, fourniture d’énergie…).

Agriculture et forêt

– Faire de ce secteur un puits de carbone avant la fin du siècle. Le secteur agricole et forestier est le seul qui montre une baisse des flux de CO2 dès maintenant, même s’il reste celui où le plus d’incertitudes existent.

– Reforestation et gestion des forêts (essences à croissance rapide, usage des résidus…), dans la limite de la vulnérabilité de ces milieux aux changements climatiques.

– Gestion des cultures et des pâturages, restauration organique des sols.

– Réduction des pertes dans les chaînes de production.

– Changement d’ampleur du régime alimentaire.

– Bioénergies à développer avec vigilance (émissions de gaz à effet de serre, sécurité alimentaire, ressources en eau, biodiversité…).

Villes

– Choix des transports, habitat, comportements… La ville est considérée par le GIEC comme une fenêtre d’opportunités pour la réduction des émissions de gaz à effet de serre, d’autant qu’elle est habituellement plus émissive que la moyenne (par rapport à la population).

– Investissements et accessibilité des transports.

– Stratégies d’occupation de l’espace.

– Mesures communes à plusieurs secteurs de la politique communale.

– Mutualisation des politiques.

Finances

– Changements d’ampleur dans les modèles d’investissement.

– Baisse des investissements et des flux financiers pour les technologies fossiles conventionnelles: pétrole, charbon…

– Augmentation des investissements et des flux financiers pour les technologies bas carbone: électricité, hydrogène…

– Développement des financements publics et privés.

– Développement de politiques technologiques bas carbone.

– Réductions des subventions pour les activités riches en carbone.

– Taxe carbone.

Alors, on fait quoi maintenant ?  On poursuit le statu quo ?

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