Océan Arctique: des scientifiques observent des émanations de méthane

Des stocks d’hydrates de méthane pourraient être fragilisés dans l’Arctique de l’Est sibérien par la propagation depuis plusieurs années d’un courant issu des restes du Gulf Stream. Des concentrées « élevées » de CH4 dans la colonne d’eau, le long de la pente continentale, ont été détectées par les scientifiques de l’expédition russo-américano-suédoise Swerus qui ont observé pour la première fois des remontées de ce gaz. Avec le spectre d’une amplification “naturelle” des émissions anthropiques de gaz à effet de serre.


Bulles de méthane remontant vers la surface de l’océan. Doc Swerus.

Surprise cet été pour l’expédition Swerus, opération russo-américano-suédoise d’étude des liens entre climat, cryosphère et carbone, rassemblant à bord d’un bateau brise-glace de nombreux scientifiques: elle a observé des sites d’émanations de méthane (CH4) dans l’Est sibérien de l’Arctique. Le puissant gaz à effet de serre se propagerait dans l’atmosphère à partir des glaces sous-marines d’hydrates de méthane, ou clathrates, qui ne sont stables qu’à certaines conditions de température et de pression (4°C pour 1000 m de profondeur).

« Pour la première fois, des concentrations élevées de méthane ont été détectées dans l’eau de mer, jusqu’à la surface le long de la pente continentale », indique Örjan Gustafsson, professeur à l’Université de Stockholm, tandis qu’il n’y a pas actuellement de consensus scientifique sur l’importance future de ces émissions (sous forme de CO2 ou de CH4) issues des clathrates.

Sur le blog de l’expédition, le scientifique précise notamment que des niveaux de méthane environ 10 fois plus élevés que dans l’océan profond, ont été mis en évidence entre 250 à 500 mètres sous l’eau. Pour lui, les hydrates de méthane de cette région peuvent être fragilisés par la propagation ces dernières années d’un courant relativement plus chaud et issu des restes du Gulf Stream -via la Dérive Atlantique nord. Le scientifique annonce que l’expédition a également repéré une zone de plusieurs kilomètres où les bulles remontaient la colonnes d’eau à partir de profondeurs de 200 à 500 m.

Accélération de la concentration de méthane depuis 2007

“Si même une petite partie du carbone du plancher océanique de l’Arctique est relâchée dans l’atmosphère, nous sommes foutus” (If even a small fraction of Arctic sea floor carbon is released to the atmosphere, we’re fucked), a commenté dans un tweet Jason Eric Box, glaciologue américain collaborant notamment aux travaux du GIEC, Groupement d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat. Dans son dernier rapport, s’il n’exclut pas des déstabilisations des hydrates de méthane aux hautes latitudes, le GIEC estime “peu probable” que l’on assiste au 21e siècle à une éruption gazeuse massive.

Le parcours de Swerus dans l'Océan Arctique. Doc. Swerus.

Le parcours du brise-glace de l’expédition Swerus dans l’Océan Arctique. Doc. Swerus.

Néanmoins, une telle découverte ne va pas manquer d’inquiéter les experts. En effet, à proportion égale, le méthane est un gaz à effet de serre 84 fois plus puissant que le CO2 sur 20 ans, et 28 fois sur un siècle, selon les chiffres parus dans le dernier rapport du GIEC, et revus à la hausse. Après une période de relative stabilité, les scientifiques ont en outre noté une accélération de sa concentration depuis 2007. Globalement, la concentration de méthane a augmenté d’environ 150 % depuis l’ère préindustrielle et se trouve à un niveau jamais atteint depuis au moins 800 000 ans. Toujours selon le GIEC, le forçage radiatif (capacité à réchauffer la température au sol) dû au méthane vaut actuellement 60% de celui qui est dû au CO2.

CH4: un rôle d’amplificateur de changement dans l’histoire de la Terre

D’autre part, les scientifiques soupçonnent les hydrates de méthane des fonds océaniques d’avoir déjà joué dans l’histoire de la Terre, par le biais d’émissions massives de CH4, un rôle d’”amplificateur de changement” et d’être à l’origine de perturbations majeures du climat (1), comme lors de l’extinction du Permien il y a 245 millions d’années, ou lors de la crise climatique de la fin du Paléocène il y a 55 millions d’années, crise qui a ensuite permis le développement des mammifères…. et au final de l’homme. Les émissions d’hydrates de méthane -se stockant naturellement au niveau des marges continentales- peuvent en plus être corrélées à l’activité sismique et au déclenchement de glissements de terrain et de tsunamis.

Au total, le stock mondial d’hydrates de méthane serait de l’ordre de 2000 à 8000 milliards de tonnes, selon le GIEC.

Quant aux pétroliers et gaziers, ils y voient plutôt, eux, en dépit de tous les risques, une gigantesque source d’énergie future, autrement plus conséquente que les gaz de schiste. Des volontés de production existent en particulier au Japon, en Sibérie, au Canada, en Allemagne

(1) «Le méthane et le destin de la Terre. Les hydrates de méthane, rêche ou cauchemar?». Gérard Lambert, Jérôme Chappellaz, Jean-Paul Foucher, Gilles Ramstein. EDP-Sciences.

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