COP21: l’humanité dans la nasse du réchauffement

Quoi que l’on pense de l’issue de la Conférence climat de Paris – Le Bourget, les divergences entre les options de limiter l’augmentation moyenne globale de la température à +2°C ou à +1,5°C depuis l’époque préindustrielle, montrent à quel point nous sommes déjà bien coincés dans le piège du réchauffement global, avec d’un côté des îles et des pays qui se battent dès maintenant pour leur survie et, de l’autre, des impératifs de réduction des émissions de gaz à effet de serre, donc de financement, qui deviennent colossaux.

Site du Bourget de la Conférence climat de Paris. Cette COP21 impose le consensus, mais le réchauffement ne fait pas et ne fera pas de compromis. ©vr

Site de la Conférence climat de Paris au Bourget. Cette COP21 a imposé le consensus, mais le réchauffement global ne fait pas et ne fera pas de compromis. ©vr

On a pu se rassurer en se disant que dans toutes les COP (1) il y a des moments tendus, et donc que les tensions de derniers jours à la conférence climat du Bourget restent normales. Cependant, quoi que l’on pense du résultat, on peut également s’inquiéter pour l’avenir du fait qu’à quelques heures seulement du dénouement de cette COP21 (2), on en était encore à tanguer pour savoir si on visait un réchauffement de +1,5°C ou de +2°C depuis l’époque préindustrielle. Sans parler de savoir comment on fait pour y arriver…

Au départ, on a une ruse dans ce type de négociation: on met des « crochets » aux formulations “qui font débat”, avec différentes possibilités. Comme ça tout le monde est content

Pourtant, la COP15 de Copenhague (3) semblait avoir au moins tranché la question des +2°C: même si les petits états insulaires militaient déjà pour +1,5°C, les dirigeants de la planète avaient alors décidé de viser + 2°C. Donc, depuis des années, on a surtout entendu  +2°C, en particulier dans les pays occidentaux. C’est si vrai que les projections établies avec les données du dernier rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) n’a pas de scénario visant plus +1,5°C et que les contributions nationales envoyées par quasiment tous les pays du monde à l’occasion de cette COP21.  ont le plus souvent été réalisées sur la base dune cible de +2°C, au moins en ce qui concerne les plus gros pollueurs. Par exemple, l’objectif de l’Union européenne de réduire de 40 à 70% ses émissions d’ici 2050 est directement issu des données que fournit le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) au niveau mondial pour viser un réchauffement global de l’ordre de +2°C.

Et puis, voilà évidemment qu’à un moment donné -puisqu’avec les COP il faut l’unanimité pour décider du bel avenir qu’on peut promettre à la planète- il faut bien se remettre tous autour d’une table, en particulier avec les petits pays insulaires et les pays dits “les moins avancés”, c’est-à-dire les plus pauvres et pour beaucoup également, pas de chance, ceux qui souffrent déjà le plus des changements climatiques, et qui avec +2°C souffriront bien plus encore.

Au départ, ce n’est pas très difficile car on a une ruse dans ce type de négociation: on met des « crochets » aux formulations “qui font débat”, avec différentes possibilités. Comme ça tout le monde est content. En ce qui concerne nos +1,5°C et +2°C, cela a donné trois options pour la COP21: soit limiter l’augmentation de la température “en dessous de +2°C par rapport aux niveaux préindustriels”, soit la limiter “en dessous de +1,5°C”, soit la limiter “bien en dessous de +2°C” (admirez la nuance), et en précisant le propos.

“Nous n’opposerons pas notre signature sur un accord qui signe la disparition de nos pays. Cette réalité n’est pas négociable”

Dans la version du projet remis mercredi 9 décembre par le président de la COP21 Laurent Fabius aux négociateurs, cette troisième option, se voulant un projet de compromis entre les deux autres, était accompagnée de deux autres crochets:

1- “accroître (rapidement) les efforts globaux pour limiter l’augmentation de température en dessous de 1,5°C”.

2- “en reconnaissant que, pour certaines régions et écosystèmes vulnérables, de hauts risques sont projetés même pour un réchauffement de plus de 1,5°C”.

De la longue réunion de ce jour là, faisant suite à la distribution de ce projet de texte, est clairement ressortie une “ligne rouge” de survie pour de petits états insulaires, des pays parmi les “moins avancés” ou encore des représentants de l’Amérique centrale: la ligne de +1,5°C. “2°C est un objectif qui n’est pas acceptable (…) L’objectif doit être 1,5°C, c’est ce qui nous maintiendra en vie”, a clairement résumé le représentant de la Barbade au nom de différents états. “Nous n’opposerons pas notre signature sur un accord qui signe la disparition de nos pays. Cette réalité n’est pas négociable” a-t-il prévenu.

Comme la question du “financement” de la lutte contre le réchauffement global et de l’adaptation aux changements climatiques, et comme la question de la “différenciation” entre les charges des pays développés et celles des pays en développement, ce problème de “l’ambition” à avoir en termes d’augmentation de température, nécessitait donc encore “beaucoup de travail”, selon les propres mots de Laurent Fabius.

Dans la version du projet d’accord remis jeudi 10 décembre après-midi après notamment un nuit de négociations, un nouveau texte a été soumis aux parties, et là les crochets concernant nos +1,5°C et +2°C avaient disparu. Fini, terminé. Consensus ? Misant sur le “compromis”, l’ambition de la communauté internationale est devenue celle-ci: “Limiter l’augmentation de la température moyenne globale bien en dessous de 2°C par rapport aux niveaux préindustriels et poursuivre les efforts pour limiter l’augmentation de température à 1,5°C, en reconnaissant que cela réduirait de manière significatives les risques et les impacts du changement climatique”.

Il est vrai qu’en arriver à expliquer à des îles comme Tuvalu qu’il est à ce jour déjà probable qu’elles disparaîtront bientôt, simplement à cause de notre utilisation de pétrole, de charbon et de gaz, serait humainement monstrueux et insoutenable.

Ainsi se retrouve-t-on avec un objectif se situant de facto entre 1,5°C et 2°C alors que la précédente version de compromis se proposait entre autre de reconnaître que, disons-le à nouveau, “pour certaines régions et écosystèmes vulnérables, de hauts risques sont projetés même pour un réchauffement de plus de 1,5°C”. Le climat ignorant toute notion de compromis, on peut en conclure que si une île doit être engloutie au-dessus de +1,5°C, elle le sera donc avec ce nouvel objectif comme avec celui de +2°C.

Par ailleurs, cette limitation sur le papier plus ambitieuse de la hausse de la température accroît mécaniquement les efforts que doit faire la communauté internationale, et notamment les pays développés, pour atteindre le but fixé. Si l’on reprend l’exemple de l’Union européenne, l’objectif à 2050 ne peut donc plus être une réduction de 40 à 70% des émissions de gaz à effet de serre. Cet objectif se rapproche davantage d’une réduction de 70 à 95% des émissions selon les données du GIEC (fourchette de réduction que l’on trouvait du reste dans les crochets de la précédentes version de projet d’accord). Dans ce cas, la situation nécessite forcément encore plus de moyens de financement et il faut en outre laisser sous terre encore plus de combustibles fossiles (charbon, pétrole, gaz), 80 à plus de 90% des réserves prouvées actuelles pour viser entre +1,5°C et +de 2°C… Et sans que cela soit négociable. Répétons-le: le réchauffement, lui, ne fait pas de compromis.

C’est donc un peu comme si nous, humanité, étions déjà assez bien coincés dans ce réchauffement global devenant une vraie nasse, avec d’un côté des pays qui se battent déjà pour leur survie comme cela a été dit en ouverture de la COP21, à cause notamment de la hausse du niveau des mers et de l’assèchement des terres, et de l’autre une porte de sortie qui, par la trop grande stérilité de ce genre de conférence, s’est déjà réduit comme peau de chagrin depuis plus de 20 ans, même si beaucoup semblent avoir encore du mal à l’admettre. Il est vrai qu’en arriver à expliquer à des îles comme Tuvalu qu’il est à ce jour déjà probable qu’elles disparaîtront bientôt, simplement à cause de notre utilisation de pétrole, de charbon et de gaz, aurait humainement monstrueux et insoutenable…

Cependant, n’est-il pas bien cynique de faire croire que l’on peut encore raisonnablement rêver d’un réchauffement global limité à +1,5°C, et donc que des îles états ne seront pas englouties, dans le seul but en fait d’obtenir un accord consensuel ?

(1) Conférences de parties (195 pays et l’union européenne) de la Convention-cadre des Nations-Unies sur les changement climatiques (CCNUCC).

(2) 21ème conférence des parties de la Convention-cadre des Nations-Unies sur les changement climatiques

(3) 15ème COP qui n’a pas réussi à trouver un nouvel accord pour lutter contre le réchauffement global, l’objectif également de la conférence climat 2015 de Paris.

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